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mai 16, 2009

Brève 1, Suivre la voie catholique

Je publierai à l’avenir des ‘Brèves’ présentant des anecdotes et des ‘Lectures’ de textes significatifs. Certaines observations paraîtront plus claires à la lumière des analyses précédentes sur les principes et sur la ‘scène de référence’ (cf. respectivement 8 avr. 09, Un objet culturel difficile à saisir et 3 mai 09, Scènes de péril et de salut vietnamienne). Cependant mon objectif ne sera pas tant de montrer leur cohérence avec les logiques du péril et du salut vietnamien, ou mieux de les corriger. Il sera plutôt de voir la multitude de manières de mettre en scène le jeu social, moins durables, liées à un groupe particulier, à une situation ou même à une époque, mais qui sont comme autant de traductions originales de la scène de référence.

 

Suivre la voie morale : En visitant une pagode, une étudiante m’interroge et m’explique qu’elle est fière d’être catholique : « Do you folllow catholic, me dit-elle ? I follow catholic. » Nous disons, nous, que « nous sommes catholique », ou bien bouddhiste, etc. Tandis qu’en vietnamien, en effet, « on suit la voie religieuse » : ‘Theo đạo Thiên chúa’ ou ‘Theo đạo Phật’ ([suivre, adopter] [principe moral ou devoir] [catholique, bouddhiste…]). Le mot đạo vient lui-même du mot chinois pour désigner la voie, le chemin. Au-delà de la religion, l’idée s’applique naturellement à la piété familiale : ‘Giữ đạo nhà’, i.e. conserver la loi morale familiale, tenir la voie familiale, etc. La piété n’est pas un état ou une attitude, mais un chemin sur lequel on avance.

oct 19, 2008

Comment les hommes créèrent les routes

La terre n’avait pas de route à l’origine. Mais chaque fois que des hommes sont passés en grand nombre par un même endroit, une route a fini par se tracer.[1]

Cette sentence, mise en exergue d’un très beau livre de Andrew Hardy[2] est de Lu Xun, un auteur chinois. Mais elle mériterait d'être considérée comme une vision typiquement vietnamienne de la vie en société.

L’image est celle d’un tracé expérimental, fait à l’avancement – les premiers marcheurs ne savent pas où ils vont déboucher –, qui, à force, finit par constituer un chemin établi. L’image rend notamment compte du sentiment que l’on éprouve sur la manière dont s’opèrent les changements. Des décrets politiques sont pris « à titre expérimental » ; en cas de succès, une fois que le chemin en a été bien pratiqué, ils sont transformés en lois. Parfois aussi les réformes sont lancées dans un certain désordre, avec un manque de cohérence et d’adhésion. Mais, peu à peu, du moment que tous en appliquent la forme, le sillon se creuse, le changement prend forme et finit par devenir une réalité indiscutée.

Cet aphorisme sur la genèse des routes fait ainsi écho à plusieurs scènes déjà rencontrées :

a)     l’idée d’un processus lent, invisible et cumulatif qui finit par devenir structurant (produire du potentiel, note du 23 sept. 07) ; dans la circulation urbaine, c’est le flot des véhicules – et non les lignes jaunes – qui fixent le chemin ;

b)     l’objectif de l’action est souvent le processus lui-même, il est défini comme étant simplement le fait de devenir capable de faire ceci ou cela (c’est pour le but de faire… 28 juin 08) ;

c)      la nécessité d’additionner l’action d’innombrables individus pour vaincre des obstacles d’un ordre supérieur (combattre le long avec le court, 16 fév. 08) ;

d)     enfin, l’image est celle des générations de marcheurs qui se succèdent sans fin pour civiliser la nature et construire un lien utile (les générations se succèderont sans fin, 6 sept. 08).

La fondation d’une route représente la base du lien social par excellence. Les générations doivent ainsi se succéder sans fin pour établir la vie en société. Ce qui n’interdit pas naturellement un certain droit au désordre et aux trajectoires individuelles, chacun pouvant avoir intérêt à tenter une nouvelle trajectoire.

La succession des marcheurs qui, sans fin, passent en grand nombre au même endroit pour établir le lien social constitue probablement un énoncé représentatif de la vision vietnamienne. On peut comparer un contexte culturel à un gros livre – jamais vraiment achevé – qui réunirait des textes divers, produits au fil du temps au sein d’un même univers social. Au fil des pages, un court récit ou une sentence peuvent y apparaître comme une mise en abîme de l’ensemble de l’ouvrage. D’une certaine manière, le livre est alors tout entier contenu dans ce passage. Pour celui qui découvre ce résumé, les autres passages du livre n’en prennent que plus de relief. Mais le résumé ne se livre pas d’emblé. Pour devenir capable de repérer ces aphorismes porteurs, il faut avoir largement parcouru l’ensemble. Il faut une connaissance du contexte.

A chaque fois que des hommes passent en grand nombre par un même endroit, une route finit par se tracer. Ce récit de la création des routes peut probablement être considéré comme une « scène » structurante du lien social.


[1] Lu Xun, Mon village natal, Editions en langues étrangères, Pékin, 2004.

[2] Andrew Hardy, Sur le chemin de Bo Ra, Collection Pistes d’histoire, EFEO, Hanoi, 2008.

sep 06, 2008

Ainsi les générations se succèderont sans fin

L’idée d’un accomplissement – individuel et collectif ? – au travers des générations futures apparaît de façon singulière. L’aspiration ressort régulièrement du discours commun. Mais elle trouve aussi un écho dans l’imaginaire littéraire.
Le responsable d’un projet de développement – de recherche en agriculture – justifie en ces termes son jugement favorable sur le projet : « Les résultats de cette coopération ne sont pas seulement de produire des résultats des recherches, d’écrire des articles, des livres, mais c'est de former toute une génération de chercheurs qui peut continuer la coopération. Et cette génération continue mes affaires. Par exemple, maintenant je ne travaille plus à l'Institut, mais dans les départements que j'ai fondés, il y a mon fils qui travaille là bas, […] il a fait un doctorat en France, maintenant il est devenu directeur d'un département de l'Institut. Cette nouvelle génération peut continuer tout ce que je voulais faire, tout ce que j'ai commencé. »
Autre illustration donnée par une ouvrière qui « rêve » à des jours moins difficiles, lorsque les enfants pourront réaliser leur rêve de devenir ouvrier en restant à la campagne[1] : « [Le travail en usine], ce n’est pas une vie, dit-elle. On n’a même pas le droit au repos. Personne ne peut travailler sans repos pendant des mois et des mois à ce rythme là ! […] [Je souhaite qu’il y ait] des industries en province, ainsi ceux qui veulent être ouvriers pourront réaliser leur rêve dès l’âge de 18 ans et continuer toute leur vie. Si leur vie d’ouvrier participe réellement au développement du pays, ils pourront dire à leurs enfants : ‘’après l’école, tu remplaceras ta maman, tu seras ouvrier.’’ C’est très simple. Les enfants d’ouvrier hériteront des acquis de leurs parents. A leur tour, ils rêveront de devenir ouvriers. […] On aura la sécurité sociale, la protection syndicale. L’usine sera près de la maison familiale. On n’aura pas de loyer à payer, plus besoin de transport, on pourra aller au travail à pieds. Ça ne coûtera rien. »
Cette façon de concevoir la valeur de sa vie dans le fil des générations n’est pas nouvelle. P. Mus[2] rapporte qu’il a eu connaissance du dialogue qui s’est tenu en tête à tête, hors de toute présence étrangère, entre un vieil homme et le juge colonial vietnamien qui venait de le faire condamner : « Je voudrais vous comprendre, questionne le fonctionnaire. Je vois bien que vous êtes un lettré. Vous avez troublé l’ordre, vous avez donné la mort, vous allez la recevoir aussi. Mais pourquoi, vous qui pouvez réfléchir, avez-vous entrainé des jeunes gens et des ignorants dans cette aventure ? Vos adversaires sont pourvus des armes les plus modernes, […] vous n’êtes armés que de couteaux et de bâtons. Vous avez cherché la mort, et une mort inefficace. » « Peu importe, rétorqua le vieil homme. Je mourrai sans rien avoir obtenu. Mais j’ai un fils qui suivra mon exemple. S’il meurt lui aussi sans rien obtenir, peu importe. Mon petit-fils verra certainement son pays libéré de la force étrangère. Je puis mourir tranquille. »
Difficile de ne pas faire le rapprochement entre la sérénité de ce condamné à mort et le héros d’une fable de la Chine antique que Mao Tsé-toung cite dans son Petit livre rouge[3] : « On y raconte qu'il était une fois, en Chine septentrionale, un vieillard appelé Yukong des Montagnes du Nord. Sa maison donnait, au sud, sur deux grandes montagnes, le Taihang et le Wang-wou, qui en barraient les abords. Yukong décida d'enlever, avec l'aide de ses fils, ces deux montagnes à coups de pioche. Un autre vieillard, nommé Tcheseou, les voyant à l'œuvre, éclata de rire et leur dit : ‘’quelle sottise faites-vous là ! Vous n'arriverez jamais, à vous seuls, à enlever ces deux montagnes !’’ Yukong lui répondit : ‘’quand je mourrai, il y aura mes fils ; quand ils mourront à leur tour, il y aura les petits-enfants, ainsi les générations se succéderont sans fin. Si hautes que soient ces montagnes, elles ne pourront plus grandir; à chaque coup de pioche, elles diminueront d'autant ; pourquoi donc ne parviendrions-nous pas à les aplanir ?’’ Après avoir ainsi réfuté les vues erronées de Tcheseou, Yukong, inébranlable, continua de piocher, jour après jour. Le Ciel en fut ému et envoya sur terre deux génies célestes, qui emportèrent ces montagnes sur leur dos. »
Le Ciel fut donc ému par tant de vertu ; et Mao y vit un exemple, auquel cependant il donna une valeur politique. Il ajoute que les deux montagnes qui pèsent sur le peuple chinois sont « l'impérialisme » et le « féodalisme » ; et que le « Parti communiste chinois a décidé de les enlever » ; et que son « ciel n’est autre que la masse du peuple chinois ».
Si la fable de Yukong vient de Chine, elle a trouvé un écho dans l’imaginaire vietnamien, comme en témoigne l'échange rapporté par Mus. Aujourd'hui encore, cette trame se retrouve dans une nouvelle de Nguyên Huy Thiêp[4]. L'auteur raconte comment une louve au moment d’être tuée par un chasseur et son fils leur tendit dans sa gueule, le regard brillant, son bébé louveteau. Les deux chasseurs élevèrent le louveteau dans la maisonnée. Un jour, celui-ci étant devenu grand, il fut pris d’une hargne soudaine et dévora le fils du chasseur.
Il ne faut donc jamais oublier l’œuvre que les générations à venir pourront réaliser. C'est en elles que chacun peut trouver l'accomplissement de sa propre action.
[1] Rêves d’ouvrières, film documentaire de Trân Phuong Thao (52mn).
[2] P. Mus, Vietnam, Sociologie d’une guerre, Seuil, 1952.
[3] « Comment Yukong déplaça les montagnes », Œuvres choisies de Mao Tsé-toung, tome III (juin 1945). Je remercie J.P. Ségal à qui je dois ce rapprochement.
[4] Nguyên Huy Thiêp, La vengeance du loup, éditions de l’aube, 1997.

jui 04, 2008

La critique lue dans un processus de progrès

Une forme paraît assez sûre : lorsque l’on reçoit des félicitations, il faut s’attendre à ce qu’elles soient assorties de reproches. Le risque est grand en effet qu’un compliment soit suivi d’une conclusion très critique[1].
On trouve ainsi, comme amplifié, cet usage du compliment préalable qui atténue la critique pour mieux la faire accepter : « Nous apprécions hautement les efforts faits par l’AFD sur les décaissements mais je pense que l’on peut faire des efforts plus importants » ; « nous pensons que les ressources de l’AFD sont précieuses mais si on classe les offres par ordre de bonification, on pourrait dire qu’elles sont moyennes » ; ou encore « la présence d’une agence à Hanoi est parfaitement nécessaire et nous l’apprécions hautement. Mais, bien sûr, si l’agence avait plus d’autonomie, ce serait le bienvenu » ; et enfin « si on aborde les bons points, on aurait une longue liste mais à côté de cela nous voulons mentionner quelques points à améliorer pour le futur de la coopération. » Plus la louange se fait subtile, plus dure peut être la chute : « Nous félicitons l’AFD pour sa volonté de proposer ce financement cependant […] selon nos calculs financiers, votre prêt n’est pas très bonifié, les conditions des autres sont plus favorables. »
Autre façon d’adoucir la critique, en la faisant suivre d’une autocritique du locuteur qui souligne sa propre part de progrès possible : « C’est seulement des points qui pourraient être améliorés, mais nous aussi la partie vietnamienne nous sommes responsables des différents succès ; il faut avoir des échanges pour améliorer cela. »
Nous sommes loin du cliché selon lequel, afin ne pas blesser la face d’autrui, il faudrait taire toute critique. Au contraire, on voit ici que celle-ci peut être franche. Et si cette façon d’atténuer les reproches par un compliment est bien universelle, dans cette version vietnamienne – systématisée et subtile – la noirceur de la critique peut même être accrue par le contraste direct avec la louange.
Cette façon de faire précéder des critiques assez crues par des félicitations n’est pas seulement la variante d’une forme universelle, dont seule une étrange coutume justifierait cette variante amplifiée. Elle fournit en réalité le sens dans lequel toute critique doit s’entendre. Elle en livre le contexte d’interprétation. Le reproche est d’abord tempéré par la mise en avant de l’implication des personnes : leur « volonté », leurs « efforts », la « longue liste des bons points ». Et il est situé à l’intérieur d’un processus d’amélioration, auquel tous et chacun peuvent contribuer : « Nous apprécions les interventions de l’AFD. Il y a toujours des points d’amélioration. » « Si on veut convaincre, il faut toujours commencer par apprécier le travail et parler des méthodes qu’ils ont mise en place avant de parler : ‘’j’ai l’impression qu’il y a quelque chose qui ne va pas forcément bien, quelque chose que l’on peut améliorer.’’ »
Quelles que soient les difficultés observées, les partenaires peuvent améliorer la situation ensemble. Et la critique prend sens dans des rapports sociaux conçus comme un processus où chacun peut apprendre et progresser. Pour que le processus progresse, chacun peut faire des efforts et en attendre autant de ses partenaires.
[1] Ph. d’Iribarne, « L’AFD et ses partenaires : la dimension culturelle », Note et documents de l’AFD, n°23, août 2006. L’ensemble de ce paragraphe s’inspire et reprend largement les pages 19 et 20.

jun 27, 2008

L'objectif c'est le processus ?

En matière de gestion, la notion d’« objectif » emprunte largement son sens, ici comme ailleurs, au vocabulaire de l’économie. Mais ici, il semble qu’elle renvoie également à une idée de processus : « C’est pour but de faire… » m’a dit une fois un de mes partenaires.
Lisant des entretiens faits dans le cadre d’un projet, je retrouve bien en effet la notion classique d’« objectif », telle qu’elle est divulguée dans les manuels de management : « Notre souhait, lors du lancement du projet, était d’atteindre tous les objectifs fixés pour le projet. » Mais nombre d’expressions situent cette idée d’objectif dans le cadre plus large d’un processus.
Parfois, l’« objectif » agit plus comme un moyen pour régler l’action : on veut « faire fonctionner le projet selon les objectifs fixés ». Ils se présentent plus ici comme une règle que comme une cible. Cette règle peut être adaptée en fonction de la situation : on veut définir « le cadre d’objectifs de façon à les adapter au contexte local. » Pour d’autres personnes interviewés les « objectifs » se confondent plus ou moins avec les activités ou avec la démarche : « on poursuit toujours les mêmes objectifs et la même approche », « l’objectif des sociologues est tout à fait différent de celui des agronomes, ils n’ont pas de langage commun », ou encore « le projet poursuivait ses propres objectifs et activités. »
Et enfin souvent l’« objectif » est seulement d’agir, de devenir capable de faire quelque chose : « le but de l’implantation de ces sites, c’est d’observer la transition économique », « notre premier objectif, c’est de réaliser une comparaison », « les partenaires, avaient pour objectif de définir les activités à mettre en œuvre », « mon objectif, m’avait dit un candidat, est que je puisse me promouvoir à une position supérieure », ou encore « l’objectif du projet c’est de créer une organisation... »
Et le processus peut dépasser l’individu, voire même toute une génération : « les résultats de cette coopération ne sont pas seulement de produire des résultats des recherches, c’est à dire, ce n’est pas d’écrire des articles, des livres, mais c’est de former toute une génération de chercheurs qui peut continuer la coopération. Et cette génération de chercheurs continue mes affaires. Par exemple, maintenant, je ne travaille plus à l’Institut, […] mais dans les départements que j’ai fondés, il y a mon fils qui travaille là bas, il est un des premiers chercheurs du Programme F., […] maintenant il est devenu directeur d’un département de l’Institut qui deviendra un Centre de recherche. Cette nouvelle génération peut continuer tout ce que je voulais faire, tout ce que j’ai commencé. »
L’idée d’une cible à atteindre ou d’un résultat final à rechercher serait en partie remplacée par celle de devenir capable de faire quelque chose ? Avoir pour objectif de progresser…

fév 24, 2008

Langue et culture

Point d’adhérence culturelle de la langue ; en Vietnamien, le point d’interrogation s’exprime par des mots monosyllabiques, placés en fin de proposition : le mot khong en fin de phrase pour une question normale (« Voulez-vous manger [ne pas] ») et chua pour une question au passé (« Avez-vous mangé [pas encore] »). Pour répondre par la négative, on reprend ce dernier mot : « Khong » (i.e. « Non ») ou bien « Chua » (i.e. « Pas encore »).
Mais pour répondre négativement à certaines questions sensibles – telles que « Etes-vous d’accord ? » (Anh dong y khong) ou « Est-ce que c’est bien ? » – on répond « Chua » [pas encore] plutôt que « Khong » [non]. « Pas encore », c’est le processus que l’on regarde, plutôt que la manifestation d’un désaccord.

fév 16, 2008

S’interrogeant sur les disparités culturelles des couches sociales, G. Condominas[1] y perçoit tout de même des « systèmes de relation » communs entre elles. En particulier une conception singulière de la force collective, qui, simultanément, les différencierait de la vision chinoise voisine.
Les grandes familles, de la haute administration, demeurent les héritières des mandarins et de leur culture confucéenne. Mais la majorité de la société vietnamienne n’est pas – loin s’en faut – héritière du confucianisme, même si des aspects limités et partiels ont pu se diffuser au travers des hiérarchies traditionnelles. G. Condominas souligne les larges différences qui existaient entre les lettrés, détenteurs du pouvoir, pleins « d’un comportement compassé et des préceptes confucéens », et la majorité de la population constituant « un milieu populaire vivant imprégné de poésie ». Ces deux mondes diffèrent entre eux dans bien des modes de relations qui font système (échanges économiques, voisinage, parentés, etc.). Toutefois l’auteur considère qu’ils sont aussi reliés par des « systèmes de relations caractéristiques de l’ethnie ».
Il en voit un exemple flagrant dans un domaine qui touche à la survie du groupe, celui de « l’art de la guerre » appliqué aussi bien à l’encontre des envahisseurs que pour se libérer des occupants. Un véritable « système de relation » y organise « l’interface des relations politiques et religieuses, dans laquelle les notables villageois jouent en quelque sorte un rôle de courroie de transmission entre les deux systèmes. » Le principe en serait résumé de façon lapidaire par cette citation du général Trân Hung Dao (XIIIe siècle) : « L’ennemi en général se fie au nombre, et nous ne disposons que de faibles effectifs. Combattre le long avec le court, tel est l’art militaire. »
G. Condominas en montre la permanence tout au long des récits historiques vietnamiens. Peu en importe l’origine, l’important est sa présence « vivace » sur une « très longue durée », à « toutes les étapes de l’histoire guerrière du pays, qu’elles aient sombré dans l’échec, comme celui subi par les sœurs Trung au début de notre ère ou par Ly Bôn au VIe siècle, entre autres, ou qu’elles aient abouti à un triomphe, comme celui de la première véritable libération par Ngô Quyen [en 939], les victoires de Trân Hung Dao [qui, en 1288, poussa la plus puissante armée du monde au désastre de Bach Dang], de Lê Loi et Nguyên Trai [XVe], enfin de Quang Trung [XVIIIe] et à l’époque contemporaine de Hô Chi Minh et Vo Nguyên Giap[2]. »
Selon l’auteur, ce principe se décompose suivant les étapes suivantes :
a) il faut la « nécessaire adhésion de la population », recherchée par « un groupe de lettrés, au patriotisme exacerbé, inventif et tenace », usant en particulier de patience et d’un art poussé de l’information et du renseignement (pouvant aller jusqu’à la propagande). L’idée d’une adhésion – au moins relative – de la population est universelle, en tant qu’élément de régulation sociale. Toutefois, ici, la nécessité de rallier la population est placée au rang de préalable vital. Ainsi la propagande du régime socialiste en donne aujourd’hui une illustration singulière, mettant en scène les figures de la résistance du peuple, du nationalisme et d’une adhésion enthousiaste à la sagesse de l’oncle Ho et du Parti[3].
b) l’adhésion du peuple dont « la connaissance de l’environnement » est indispensable pour venir à bout d’un « ennemi mieux organisé et mieux équipé ». L’idée consistant à s’appuyer sur le potentiel climatique et géographique du terrain est déjà du stratège classique Sunzi : « Connaissez le terrain, connaissez les conditions météorologiques, votre victoire sera alors totale. » Mais à la différence du penseur chinois, cette connaissance s’acquière ici par l’adhésion populaire.
c) le renfort de la population permet enfin de « ravitailler et grossir les rangs de cette armée [inférieure en taille], assurant ainsi la rapidité de ses déplacements sans alerter l’ennemi. » Et c’est ce renfort que l’on formera pour « l’attaque et l’affrontement décisif. » On revoit passer l’image – assez mythique – des colonnes de vélos qui ont approvisionné l’armée Viêt-Cong (la photo s’intitule : « Transport de vivres par les travailleurs civils au service de la campagne de Dien Bien Phu »). Au musée de la guerre à Hanoi, les vitrines exhibent aussi à satiété les sacs à main en skaï, les cartables en carton mâché, les paniers tressés ayant servi à N. ou à H. à ravitailler les combattants du front.
« Combattre le long avec le court. » Les illustrations en sont fréquentes. Dans la circulation urbaine, pour couper le flot des véhicules, il suffit de s’avancer insensiblement (à l’image des aiguilles d’une montre que l’on ne voit pas bouger, mais qui parcourent le cadran par un mouvement invisible). Autre image, celle des massifs de fleurs composés en réalité de multiples pots individuels, qui permettent de fleurir le sol des salles de conférences. A une plus vaste échelle, l’alimentation de la ville de Hanoi est faite en grande partie à dos de deux roues.
« Combattre le long avec le court. » Dans le fond, ce principe ne se distingue guère des répertoires stratégiques chinois mis en lumière par F. Jullien[4] : accumuler au long d’un processus par addition de petits mouvements invisibles, renforcer son potentiel, n’attaquer frontalement que lorsque la victoire est certaine. Cependant à l’intérieur d’une représentation commune du processus, la vision vietnamienne – dépourvue des moyens du grand nombre dont son vis-à-vis chinois a toujours disposé – est singulière : il lui faut politiquement l’adhésion de tous, afin d’accumuler les contributions individuelles.
Au-delà du tracé historique qu’en donne G. Condominas, on devrait trouver dans l’actualité des témoignages de cette culture politique. La flexibilité partielle du système communiste vietnamien au cours des dernières années semble reposer sur cette nécessité de l’adhésion du grand nombre. On en trouve une indication chez Ph. Papin[5] : « Le régime se donne toujours le temps et ne prends jamais de risque. […] Une mesure est souvent expérimentée à l’échelle d’une ville, d’un village ou d’un simple quartier. Si tout se passe bien, elle est ensuite officialisée et étendue […]. Mais si elle est difficile, si elle rencontre des résistances, alors le pouvoir recule très vite et revoit sa copie, comme dans l’affaire du port obligatoire du casque de moto qui a fait long feu [en 2002]. Cette pratique laborantine sert aussi à sonder l’opinion publique de manière à connaître en permanence les limites dans lesquelles l’autorité peut s’exercer sans dommage. » L’adhésion du grand nombre en est le préalable.
Il faudra en vérifier plus largement la présence dans les représentations.
[1] G. Condominas, « Un trait culturel majeur et pérenne de l’espace social vietnamien », Etudes Vietnamiennes,
[2] Vo Nguyên Giap, Guerre de libération, politique, stratégie, tactique, Ed. Sociales, 1970, Paris. Selon Condominas, le chapitre intitulé « art militaire » donne une présentation claire de cette vision vietnamienne de la stratégie.
[3] M. Salomon, Vu Doan Kêt, « Doi moi, education and identity formation in contemporary Vietnam », Compare, Vol. 37, June 2007.
[4] F. Jullien, Traité de l’efficacité, Grasset, Paris, 1997.
[5] Ph. Papin, Viêt-Nam, parcours d’une nation, Editions Belin, Paris, 2003. C’est moi qui souligne en italique.

jan 19, 2008

Négociations...

Un consultant en management, français, raconte qu’au moment d’acheter une table et ouvrant le carton pour vérifier son état, il découvre une grande rayure sur le plateau. Il demande donc qu’on la lui change. Le vendeur dépité fait remarquer à l’interprète : « Ils sont difficiles ces étrangers ! Un jour ou l’autre, sa table, elle aura une rayure. »
Une interprétation ‘’culturaliste’’ imagine alors un – terrible – manque « du sens de la qualité ». Dans la foulée, on s’interroge sur la nécessité d’un changement de valeurs, supposé difficile à obtenir. Mais ceci ne tient pas. Dans cette anecdote, seul ce vendeur particulier manque du sens de la qualité. Rien ne dit qu’il faille y voir un trait collectif, ni même un comportement durable. Ainsi de nombreux vendeurs vietnamiens montrent un sens avéré du service client.
C’est en fait l’interprétation exprimée par le vendeur lui-même qui est singulière : « La table finira par être abimée » !!! Cette idée spontanée qu’il faille concevoir les objets à l’intérieur de leur évolution temporelle est inhabituelle pour nous. De notre côté, nous ne voyons pas ce « potentiel de situation »[1] dont les objets sont porteurs.
[1] François Jullien, Traité de l’efficacité, Grasset, 1996.