Solidaires du monde Créer son blog Se connecter Signaler un abus Retour sur le portail

mai 17, 2009

Lecture 1, Le devoir qui règle tous les autres

Un chapitre du livre de Léopold Cadière[1] est particulièrement éclairant sur l’ordre des obligations sociales. La comparaison n’en sera aussi que plus impressionnante avec les textes qui, en Europe, fondent les droits et les devoirs de la personne.

 

« Le grand devoir de chaque membre de la famille et principalement des enfants, c’est la hiếu, la piété filiale, ou, plutôt, la piété familiale, ce sentiment puissant qui relie les enfants au père et à tous les membres de la famille entre eux. Le plus grand crime que puisse commettre un enfant, c’est de manquer de piété filiale. Les moralistes de l’antiquité et les commentateurs modernes sont d’accord pour affirmer que la hiếu, la piété filiale, est une vertu générale qui embrasse toutes les autres, régit tous les actes de l’homme. Mencius, le vieux philosophe chinois, a déclaré que ‘’le devoir envers ses parents est le fondement de tous les autres.’’ (C’est toujours moi qui souligne en italique)

 

La piété filiale – l’amour pieux de ses ascendants – est le devoir qui commande tous les autres. L’idée est reprise par les auteurs récents. N.L. Jamieson[2] souligne que « la relation ‘parent enfant’ est au cœur de la culture vietnamienne, y dominant tout le reste. » Il l’illustre par le fait qu’« un ou une enfant doit essayer de plaire à ses parents tout le temps et en toutes manières, d’accroître leur confort, d’accéder à leurs souhaits, de satisfaire leurs aspirations, d’alléger la charge des travaux et des soucis, et d’accomplir leurs souhaits en toutes matières, grandes ou petites. » Les enfants, ajoute-t-il, sont éduqués dans le sentiment que « leur dette morale à l’égard de leurs parents est si immense qu’elle ne peut être remboursable ». Au niveau pratique, la piété s’étend à tous les actes de la vie, petits et grands. Au niveau des principes, elle est associée à une « dette inextinguible ».

Même vision chez Le Huu Khoa[3] qui, pour commencer, oppose l’horreur de son absence : « Deux expressions  effrayantes et terribles désignent l’absence de ce lien : « bụi đời » (poussière de vie) et « oan hồn » (âme errante) ; la première stigmatise les orphelins qui deviendront potentiellement des vagabonds, puis des mendiants, l’autre accentue la perte totale des êtres qui après leur mort, flottent sans racine natale, voués pour toujours à la damnation. » Les vagabonds sont dans le monde des vivants une anticipation de ceux qui, après leur mort, sont des âmes errantes, vouées à la damnation éternelle – « pour toujours ». Ceux qui vivent en famille doivent donc « s’estimer heureux sous la protection de leurs ancêtres. La vénération réservée aux ancêtres, le respect envers les parents, l’obéissance aux aînés reposent sur le plus concret des liens : le lien biologique du lignage, base de la croyance collective des Vietnamiens. » Même idée prééminente du lien familial qui « règne sur l’ensemble des réflexes des vivants ».

Son livre, qui tire sa sève des proverbes et des expressions populaires, jette un éclairage en profondeur sur cette piété familiale, qui s’étend « des soins minutieux aux sacrifices fréquents pour le bien-être des anciens » et se poursuit dans le culte quotidien des ancêtres. « Sans jamais laisser se rompre le lien, le culte des ancêtres repose plus sur l’entraînement rituel que sur la croyance religieuse. Il appelle son formalisme de représentation : autel, portrait des défunts, offrants, feu d’encens, qui tous contribuent à favoriser une atmosphère de vénération, un climat de recueillement, sans pour autant quitter la conformité des lois naturelles du lien biologique et des lois humaines de la proximité familiale. » En pratique, ce culte encadre tout à la fois « la continuité de la mémoire », « le mariage des jeunes », et aussi « la disposition de l’espace habitable pour les rituels quotidiens. » « Chaque fois que la famille reçoit une bonne nouvelle, le sourire aux lèvres, les enfants allument des baguettes d’encens et invitent les ancêtres à partager leur joie. » La forme rituelle l’emporte sur le contenu religieux, autre qu’une morale de reconnaissance envers les parents et de solidarité concrète au sein de la famille.

Khoa insiste lui aussi sur la « reconnaissance de la dette » qui procure sa force au devoir filial, en lui permettant « d’échapper à l’éphémère du sentiment ». Selon lui, la dette est clairement présente dans le sentiment populaire : « Nous vénérons nos ancêtres après leur disparition à travers le temps parce que nous sommes incapables de rembourser la dette à ceux qui nous donnent la vie, la chair, les os, c’est-à-dire l’existence. »

Nous retrouvons une scène désormais connue : d’un côté, la piété filiale, devoir qui fonde les autres, qui s’étend au travers du temps, aussi inextinguible que la dette de la vie ; il imprègne jusqu’aux réflexes de la solidarité familiale et de l’entraînement rituel quotidien ; de l’autre, l’image effrayante des vagabonds errants, ‘poussières de vie’, qui interrompent la continuité du lien et de la vie, et qui sont voués à jamais à la damnation.

Khoa souligne d’ailleurs que la piété filiale vietnamienne précède en quelque sorte le confucianisme. Elle proviendrait d’un fond antérieur, qu’expriment les dires populaires, le confucianisme des lettrés ayant trouvé là une résonance particulière.

La conception des devoirs qui découle de la dette familiale s’étend au-delà de l’espace ‘privé’, à tous les principes qui règlent la place de l’individu dans la société[4] : « Les devoirs envers le prochain, envers les supérieurs, envers les égaux, envers les inférieurs, tous nos devoirs d’état[5] sont également englobés dans le champ de la piété filiale. […] En tout et partout, nous devons être dignes de nos parents, nous devons faire honneur à nos parents ; nous ne devons commettre aucun acte qui puisse déshonorer notre famille. » Il n’y a pas ici de séparation entre l’espace privée et l’espace public, mais un ordre plus ou moins strict, selon que l’on voit autrui plus ou moins comme un frère de même ascendance. Au-delà de cette frontière fluctuante, ajustée aux circonstances, « tout est permis, rien n’est défendu, quand il s’agit de défendre ses intérêts ou ceux de sa famille, ou ceux du village. » Hors de l’honneur que l’on doit à ses ‘parents’ – biologiques, de lignage, de village, etc., ou de la nation –, il n’y a guère d’obligation. Une place importante est laissée au manque d’attention envers autrui. On comprend également qu’une grande place est faite aussi à ce qui se voit – qui fait honneur au groupe ou inversement qui risquerait de lui porter préjudice.

A l’extrême opposé du cercle familial, l’hospitalité envers les étrangers – en particulier s’ils sont prestigieux – contribue à la renommée de sa famille. Dans ce cas, ses devoirs relèvent à nouveau d’un hommage à sa lignée. Entre les deux, une vaste place est laissée à la compétition et au désordre. L’objet même de cette compétition est d’ailleurs souvent d’accroître la gloire de son lignage proche.

La piété envers ceux qui vous ont donné la vie règle toutes les obligations, jusqu’à contenir les devoirs envers son propre corps[6] : « Les devoirs envers notre propre personne rentrent dans l’accomplissement de la piété filiale. Nous devons nous perfectionner, intellectuellement et moralement, pour honorer nos parents et améliorer le corps, l’âme, la vie qu’ils nous ont donnés. » L’idée du corps individuel lui-même soumis au devoir filial, jette une lumière crue sur ce qui oppose cette vision du lien social à celle des sociétés occidentales.

Nous sommes loin de la manière dont John Locke dépeint la figure de l’homme libre propriétaire de ses « biens propres », « sa vie, sa liberté et ses richesses ». Selon cette conception, qui continue de régler la place de l’individu dans les société anglo-saxonnes[7], la « parfaite liberté » de l’homme découle de son état de propriétaire, ne devant rien à personne[8] : « Un état dans lequel, sans demander la permission à personne, et sans dépendre de la volonté d’aucun autre homme, ils [les hommes] peuvent faire ce qu’il leur plaît, et disposer de ce qu’ils possèdent et de leurs personnes, comme ils jugent à propos. » C’est pour préserver cet état primitif, afin de protéger leur propriété dont leur liberté, pour mettre leur vie à l’abri de l’intervention d’autrui, que les hommes se constituent en société et délèguent à un « corps politique » une partie des droits attachés à leur propriété. Dans ce contexte, les seules règles opposables à tous sont celles que les hommes se donnent collectivement à eux-mêmes afin de préserver l’état de liberté dans lequel ils sont nés. De même, l’inclinaison que l’on doit à ses parents et à ses aînés paraît bien loin de la conception française de la liberté qui interdit à chacun de « s’abaisser devant quiconque »[9].

La conception locale du lien social transparaît naturellement en filigrane dans les rapports hiérarchiques. Récemment une collègue que je remerciais pour son efficacité me répondit, le plus naturellement, que c’était « aussi son honneur de contribuer à la bonne image de l’AFD au Vietnam. » Une autre fois, au contraire, ayant eu à déplorer une défaillance – plutôt légère –  d’un agent de base, j’en fis part à son supérieur afin que la remarque lui en soit faite, sans plus. La faible gravité de l’erreur engageait, me semblait-il, à passer par cet intermédiaire afin notamment d’éviter le situation pénible d’un reproche direct. Cependant l’intéressé vint me voir spontanément pour me présenter ses excuses et s’engager à ne plus recommencer. Face à son attitude d’humble repentir – expression de sa loyauté hiérarchique –, j’éprouvais bien quelque difficulté face à ce qui, dans ma perception française, pouvait être ressentie comme un abaissement inutile.

Derrière des attitudes apparemment simples, on trouve un écart considérable des manières de donner sens aux relations de travail.



[1] L. Cadière, Croyances et pratiques religieuses des Viêtnamiens, 3 tomes, Ed. EFEO, 1992. Voir le chapitre « La famille et la religion en pays annamite » (publication initiale 1929).

[2] N. L. Jamieson, Understanding Vietnam, University of California Press.

[3] Le Huu Khoa, Anthropologie du Vietnam, Tome 1, « L’espace mental », Les Indes savantes, 2009.

[4] L. Cadière, Croyances et pratiques religieuses des Vietnamiens, Op. cité.

[5] Sous la plume de Cadière, l’expression ‘devoir d’état’ correspond à une vision très française des devoirs que l’on se doit à soi-même en fonction de l’état ou du statut qui est le sien. Un peu plus loin, il ajoute que « l’on ne saurait parler ici de délicatesse de conscience. »

[6] L. Cadière, Croyances et pratiques religieuses des Vietnamiens, Op. cité.

[7] Ph. d’Iribarne, Penser la diversité du monde, Seuil, 2008.

[8] Locke, Two treatises of Governement, 1690, in Ph. d’Iribarne, Penser la diversité du monde, Seuil, 2008.

[9] Ph. d’Iribarne, Penser la diversité du monde, Op. cité.  

Trackbacks

Voici l'URL pour faire un trackback sur cette note : http://scenesduvietnam.solidairesdumonde.org/trackback/2257

Écrire un commentaire