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avr 08, 2009

Un objet culturel difficile à saisir

Après la relecture de mes notes et une discussion avec mes collègues de Gestion et société, je propose ici une double tentative de mise au point (au sens de l’optique).

La première note vise à montrer la difficulté de cette recherche : Qu’entend-on par « culture », sachant qu’il ne peut pas y avoir de « culture vietnamienne » au sens propre du terme ? Quel est alors, au-delà de cette idée répandue mais trompeuse, l’objet culturel que l’on cherche à voir ici ?

Nous verrons que l’on peut plutôt parler d’une d’empreinte culturelle, qui cependant reste difficile à saisir du premier regard. De multiples pratiques locales singulières s’imposent au visiteur, sans pour autant qu’une logique d’ensemble ou de pérennité n’apparaisse. Cependant – et à condition surtout de ne pas y voir un ‘’trait de mentalité’’ – on peut progressivement mettre en lumière des effets de structure communs aux différents contextes locaux. A condition aussi de se départir des évidences qui orientent notre propre regard.

Une seconde note tentera ensuite de rassembler les pièces de puzzle amassées au fils des derniers mois, faisant apparaître les traits d’une scène de référence, qui serait comme une empreinte commune aux cultures vietnamiennes.  

La recherche d’une empreinte culturelle

L’idée de « culture vietnamienne » relève d’abord d’une simplification du langage. Elle est supposée embrasser un vaste ensemble de coutumes et de formes sociales, supposées spécifiques. Mais cet ensemble quasi infini paraît sans réelle cohérence, ni évidente pérennité. Il est constitué d’une foule de coutumes, de rituels, de normes, d’institutions, d’images et de goûts singuliers, à la fois épars, limités parfois à un groupe ou à une classe sociale, et sans cesse changeants. Il paraît d’ailleurs vain de vouloir les rassembler en un seul volume, fut-il volumineux, tant on risque de généraliser les usages d’un groupe particulier ou de pétrifier les goûts d’une génération.

Ce faisant, l’idée de « culture vietnamienne » laisse croire à un ensemble unique de valeurs communes aux habitants du pays, qui aussi conditionnerait leurs comportements. Mais pareille idée ne résiste pas à l’examen. Qu’y a-t-il vraiment de commun entre un directeur de ministère, un vieux moine bouddhiste, ou une jeune campagnarde payée à la journée en usine ? Qu’est-ce qui relie encore le dernier général de la garde impériale – du temps du Bao Dai – à sa petite fille française directrice d’un bureau technique ? A moins de reconnaître qu’ils partagent probablement quelques grandes valeurs universelles (de dignité, d’honnêteté, d’amitié, etc.). Ne faut-il pas plutôt voir les valeurs dont ils se réclament au titre de leurs groupes particuliers ? Sans compter qu’au sein de leur groupe, les comportements sont loin d’être homogènes. Tout au plus peut-on supposer que le haut fonctionnaire, le vieux moine, la jeune ouvrière, le général et sa petite fille française ont quelques coutumes et des goûts en commun. Mais le fil reste ténu et il s’affaiblit encore si ces six là ne viennent pas de la même région, du Nord au Sud, de la montagne ou la plaine. Et au fil du temps, les quelques permanences disparaissent de plus en plus derrière une multitude de changements, voire de franches ruptures.

Pour caractériser une culture, la sociologie tend plus ou moins à distinguer trois niveaux. A un premier niveau, elle distingue des valeurs qui façonnent les normes d’une communauté. A un second niveau, elle discerne des usages et des institutions – effectivement observables – qui présentent une certaine inertie. Enfin sur un troisième plan, elle repère des marques identitaires, qui servent à renforcer la cohésion d’un groupe et à nourrir son imaginaire social. Ces niveaux – reliés entre eux – contribuent à façonner une ‘’mentalité’’ qui, dans un groupe bien défini, réduit la latitude des comportements individuels. Ces niveaux peuvent servir par exemple à rendre compte de la culture des membres du Parti, des moines bouddhistes d’une région donnée, d’un groupe de jeunes ouvrières, ou encore des membres de l’ancienne garde impériale.

Mais ces niveaux sont peu opérants au niveau d’un pays. Ils ne peuvent embrasser une « culture vietnamienne » qui réunit de facto une infinité de groupes ou de classes sociales ayant leurs usages, leurs valeurs et leurs rituels. Il est impossible d’en faire un ensemble stable qui caractériserait le Vietnam.

Pourtant l’idée de « culture vietnamienne » renvoie implicitement à l’intuition que les multiples cultures vietnamiennes – celles des fonctionnaires, des moines, des jeunes paysannes et d’un ancien général – partageraient une sorte de marque commune, difficile à objectiver, largement insaisissable, perceptible pourtant par comparaison avec d’autres géographies (la France, les USA, le Mali, etc.). Ces comparaisons laissent penser qu’il existerait une unicité nationale du regard social, une sorte d’empreinte culturelle commune aux groupes d’un même pays. De même, un regard porté sur l’histoire laisse deviner des logiques qui perdurent au-delà des ruptures, une permanence qui va au-delà de l’inertie des institutions. La comparaison que Tocqueville faisait au 18ème siècle entre les sociétés française et américaine permet encore d’éclairer aujourd’hui les comparaisons que l’on peut en faire.

Cette empreinte culturelle, qu’autrefois on nommait « l’esprit d’une nation » est perceptible bien que difficile à caractériser. Facile à définir, elle l’est beaucoup moins à mettre en évidence. Elle demeure cachée derrière une avalanche de rituels étranges, de coutumes ou d’institutions disparates, sans cohérence, ni pérennité. Cette marque spécifique d’un pays demeure d’autant plus cachée qu’elle est occultée par notre propre regard importé.

La mise au jour d’une éventuelle empreinte aiderait pourtant à comprendre les logiques sociales locales et leurs spécificités, à mieux voir aussi ce qui dans les efforts de modernisation paraît devoir passer ou au contraire durer. C’est l’objet essentiel de ce Blog.

Un vaste ensemble d’usages singuliers

Ayant clarifié l’objet de cette recherche, on en comprend mieux aussi la difficulté. Durant les premiers mois, j’étais inquiet de l’inanité de mes efforts : ce qui méritait d’être observé ne sautait pas aux yeux. L’objet de mes recherches demeurait invisible. Si l’on portait son regard au-delà des logiques d’intérêts ainsi que des singularités du système politique local, on pouvait distinguait plus ou moins quatre groupes d’éléments que nous allons détailler. Mais aucun d’entre eux ne laissait voir une quelconque marque commune.

1) Un premier groupe d’observations concerne une foule de coutumes et de rituels, étranges mais sans évidente portée, qui ressortissent plutôt du registre des ‘’goûts et des couleurs’’.

Il s’agit en particulier des usages relatifs à la nourriture, à l’habitat, à la religion, etc. Un occidental éprouve une impression mitigée devant le fait de manger du chien ou des fœtus de poussin mi-éclos, ou bien de boire cul sec des grands crus millésimés. De même les ‘’maisons tubes’’ (22 déc. 08) semblent peu adaptées à notre goût ou à notre confort. Quand au bric-à-brac des pagodes, il renvoie si peu à notre idée de transcendance (que nous croyons même retrouver dans le bouddhisme). Ici l’univers religieux catholique est parfois déconcertant (22 juin 08).

Face à cette avalanche de coutumes aussi diverses que multiples, il est vain de chercher une logique d’ensemble. Elles ne présentent aucune signification claire, ni aucune cohérence d’ensemble.

Tout au plus peut-on souligner que ces particularismes provoquent en nous les sentiments mêlés d’un écart culturel : ils peuvent nous plonger – c’est selon – dans un sentiment de totale incompréhension, de gêne ou à l’inverse de séduction (telle le dégoût ressenti devant certains mets ou au contraire le charme qu’émet l’habit « traditionnel » féminin[1]).

Certains malaises sont remarquablement durables : la vue des dents laquées noires provoque probablement en nous un même trouble depuis plus d’un siècle. Toutefois un changement s’est produit, le relativisme nous interdit désormais de l’exprimer en des termes aussi crus que nos ancêtres au 19ème siècle qui voyaient ces « bouches en hiatus noir » semblables à des « bouches d’égout »[2].

 

Ces gênes culturelles sont comparables à celles que éprouvons aussi devant des pratiques sociales : ainsi de l’inconfort que nous éprouvons devant ce que nous prenons pour de la complaisance hiérarchique ou pour un manque de courtoisie ; ou à l’inverse le charme que produit sur nous la propension au sourire et à la gaîté (13 oct. 07, 10 fév. 08). Mais ce dérèglement des impressions est vu d’abord comme le produit de l’éducation et, en dernier ressort, d’un choix. Ils peuvent évoluer : déjà une élite vietnamienne apprécie les grands vins. Ce relativisme culturel – acceptable tant que l’on s’en tient aux goûts et aux croyances – n’est plus de mise lorsqu’on s’intéresse à la manière de régler la place de l’individu dans une société moderne. Le relativisme est alors soupçonnable de déviationnisme moral : le signe d’une aliénation locale ou aussi l’effet sur nous d’une séduction trompeuse.

S’agissant des règles sociales, au-delà de cette multitude de goûts et de croyances exotiques, l’observateur reste frappé par le pragmatisme des comportements. Il n’en reste pas moins que j’ai pu aussi noter des écarts surprenants.

2) Un second groupe d’observations concerne ainsi l’expérience – plus ou moins nette – de larges incompréhensions. C’est le cas d’une même décision qui est vue par les uns comme un geste de faiblesse et par les autres comme un coup de force (26 août 07).

Il peut nous paraître un peu secondaire qu’au cours d’un marchandage de rue, le vendeur se vexe et refuse de poursuivre (29 sept. 07). Mais, à l’inverse, dans le monde des affaires, la négociation plonge généralement les Européens dans une profonde expectative et leur inspire de la crainte (9 sept. 07, 15 juin 08). Elle constitue sans doute le plus grand choc culturel. Comme partout, toute négociation comporte des incertitudes et des risques. Mais au Vietnam les hommes d’affaires les plus aguerris s’accordent à dire qu’« ils n’ont jamais rencontré une telle épreuve ». Le cliché de la « dureté des négociateurs vietnamiens » affaiblit encore un peu plus leurs vis-à-vis. Lorsque la situation tourne mal, il serait malvenu de proposer un éclairage culturel.

 

A l’occasion on ressent une totale incompréhension. Ainsi lorsqu’un président, au moment d’ouvrir la réunion, propose devant tous les participants rassemblés, que l’on attende cinq minutes… parce que ce n’est pas encore l’heure (23 déc. 08). Ces étonnements sont rares et fugitifs. Faute de faire sens, la mémoire tend à les effacer. A moins de les ranger dans le lot des « inévitables incompréhensions » humaines.

Au-delà la tentation est de vouloir noter des comportements inhabituels chez nous, mais dont la généralisation s’avère impossible. 

3) Un troisième groupe d’éléments concerne en effet les comportements inhabituels, que l’on observe dans les rapports économiques. Il est également difficile de leur donner un sens.

La complaisance et l’inhibition hiérarchique – un ordre donné n’est pas contesté – cohabitent avec une forte capacité à rompre la distance, par exemple lors des toasts (13 oct. 07) ou pour guider le supérieur (3 sept. 07). On voit aussi un mélange inhabituel pour nous de hiérarchies rigides, et d’inégalités de prestige, ouvertes à la compétition (26 jan. 08). Il y a encore le poids des réseaux personnels ainsi que le préalable de la qualité des relations pour coopérer efficacement : lorsque la relation est mauvaise, même ce qui est normal devient impossible (3 sept. 07). Enfin il est souvent question de fonctionnaires qui « ont peur » de décider ou de prendre une initiative. Faut-il pour autant les voir en symétrie des chefs « qui ont peur de leurs collaborateurs » (9 sept. 07) ?

On peut encore citer en termes très généraux la rigidité et la complexité des procédures et le manque de transparence. Ces traits peuvent fournir un point de départ intéressant. Mais leur réalité est contradictoire. Certains facteurs – les procédures compliquées, la peur de décider – peuvent autant ressortir d’une pathologie universelle que d’une forme de bureaucratie vietnamienne[3].

Au fond la signification de ces situations nous échappe. La « peur » mentionnée n’a déjà pas vraiment le même sens que pour nous. Elle renvoie moins à un excès de soumission ou à un manque de courage, qu’à une anticipation de ce que la décision peut coûter ou rapporter à terme.

De même le critère d’une « bonne relation » préalable à une collaboration efficace reste général. Il est même assez commun aux pays du Sud... Il suppose ici un juste mélange de respect des formes, de gentillesse et de modestie... Mais lequel ? L’énoncé est trop flou pour éclairer la pratique courante.

Un observateur soucieux de ne pas en rester aux clichés considèrera que ces traits sont peu généralisables.

4) Enfin un quatrième groupe concerne quelques grandes institutions ou formes sociales repérables telles que le rôle central de la famille (oct. 07, mai 08), les rituels du Têt (10 fév. 08), le culte des ancêtres (sept. 07), ou la place des jeux et de la géomancie (3 sept. 07, 2 mars 08, 9 mars 08). Mais ces « phénomènes sociaux totaux » son complexes. Ils sont de natures très différentes. Ils n’éclairent pas nécessairement non plus les comportements dans la vie courante moderne. Certaines configurations – la famille ou le culte des ancêtres – relèvent de traditions quasi universelles. Il serait exagéré d’y voir des spécificités grandioses.

En toute rigueur, il faut ajouter les institutions politiques héritées du communisme. Le Parti est ici une institution moderne, mais dont les valeurs ne sont déjà plus uniformément partagées, en dehors peut-être du nationalisme. Vu de l’extérieur celui-ci peut apparaître comme une récupération idéologique d’un vieux fond archaïque. A ce titre un regard moderne peut s’interroger aussi sur ce qu’il adviendra de cette valeur largement entretenue par le politique.

Enfin rien ne permet de deviner ce qui, dans le détail de ces institutions, est appelé à demeurer ou au contraire à changer. Derrière leur richesse et leur caractère mouvant, il est difficile de dessiner une vision de référence qui en organiserait les logiques.

En fin de compte ces quatre niveaux apportent tous leur lot d’étonnements. Mais aucun d’eux ne permet de tracer la figure homogène et stable d’une « culture vietnamienne ». Le regard est bien en peine de voir une logique d’ensemble. Sauf à faire un inventaire à l’infini de ces pratiques et de leurs variantes selon l’époque et les sous-groupes, l’ensemble vietnamien reste introuvable. Ce sont elles pourtant qui sont le centre d’intérêt d’une vaste littérature pour touristes ou pour manager, qui y voit le cœur ce qui est « culturel ». Mais qu’il s’agisse de croyances étranges, de comportements sociaux inhabituels, d’incompréhensions surprenantes ou de grandes institutions locales, aucun élément n’est généralisable.

Aucun ne permet d’en comprendre une logique qui donnerait sens et qui aiderait à comprendre ce qui serait ou non durable. A cette échelle, il n’est pas possible de chercher des valeurs, des pratiques ou des logiques identitaires qui formeraient une mentalité collective.

La recherche illusoire d'une ‘’mentalité’’

En réalité l’erreur commune consiste à chercher des ‘’traits de caractère’’ ou bien une ‘’mentalité’’ capables de conditionner les individus. Sur ce point, vision anti-culturaliste et vision culturaliste se rejoignent.

A voir la chose en termes de mentalité, les anti-culturalistes constatent à juste titre que les comportements observés ne sont pas généralisables. Ils concluent à quelque malentendu ou bien à la persistance fugace de quelques archaïsmes. Un simple défaut de modernité. Si la réalité résiste, ils voient bien un trait de caractère collectif mais qui devra disparaître… avec l’avènement de la modernité et d’une économie prospère (29 sept. 09).

Pour les autres, raisonnant aussi en termes de mentalité, les incompréhensions sont vite noyées dans la brume des clichés culturels qui rassurent, mais qui n’en occultent que mieux la réalité. Ils sont rapidement renvoyés à une douzaine de clichés qui ont largement court (23 sept. 07).

Certains clichés tournent au paradoxe (une société à la fois communautaire mais qui manquerait du sens élémentaire du bien commun). D’autres sont comme des tautologies, frôlant pourtant le complexe de supériorité (personne ne dit la vérité).

Ils consistent surtout à interpréter la société vietnamienne avec notre propre paire de lunettes. Ainsi l’idée de confucianisme sert aux intéressés eux-mêmes à donner sens à tel ou tel comportement. Mais les comportements non confucianistes sont légions. Il serait hasardeux d’en faire une ‘’valeur’’ collective. Pas plus que la non-violence ne serait une valeur chrétienne qui conditionnerait les sociétés occidentales.

Certains clichés sont l’objet d’une grande méprise intellectuelle. L’idée de « face » permet, au bon compte d’un orientalisme facile, de se rassurer en ramenant les incompréhensions à une question d’honneur. Les Vietnamiens parlent en effet de « perdre la face » [mât thê diên] ou de « tenir la face » [giu thê diên] (« tenir » serait plus juste que « sauver »). Les occidentaux y voient une question située entre l’honneur et la honte individuelle. Mais la « face » a ici quelque chose d’extérieure à la personne. Elle renvoie à une notion plus collective, mêlant le respect des formes (tenir les rites d’harmonie) et le prestige (richesse et réputation familiale). Quant à la honte [nhuc], plus individuelle, elle tient plus au manquement des devoirs de piété. La « face » n’a pas le sens de l’honneur méditerranéen. Elle n’obéit pas non plus aux mêmes règles. Tandis que sous couvert de respect culturel, nous plaquons notre sens d’un honneur qui, ici, serait anormalement chatouilleux

Les clichés culturels, qui découlent aussi d’une recherche de mentalité, contribuent à notre aveuglement. Ils brouillent un peu plus les réalités que nous essayons de comprendre. En fin de compte, ce sur quoi nous travaillons reste insaisissable : des impressions fugaces que toute généralisation transformerait en une production de clichés. L’étude des faits sociaux est ainsi couverte par trois types de littératures : l’analyse à l’infini des jeux stratégiques (une énorme littérature en économie, sociologie et en sciences politiques), la description des coutumes et des institutions traditionnelles (une énorme littérature historique et érudite), et enfin des chroniques sur les usages et les comportements (une énorme littérature culturaliste pour touristes ou pour manager). Au-delà, ce sur quoi nous travaillons demeure largement invisible, largement absorbé par ces trois registres.

Pour tenter de donner un sens aux décalages culturels observés, un déplacement du regard est nécessaire.

L’empreinte culturelle serait comme une sorte d’image qui informe invisiblement les faits que nous observons. Elle modifie en particulier la façon d’articuler ensemble la place laissée à l’individu et celle d’une soumission à un ordre collectif, le jeu légitime des intérêts et le sens du bien commun. Elle apparaît au travers des logiques avec lesquelles les acteurs donnent sens aux situations. La recherche de ces structures implicites dans le discours social mène peu à peu à une ou plusieurs scènes de référence[4]. L’approche qui a consisté à faire ressortir du langage social quelques oppositions structurantes paraît plus fructueuse.

Plutôt que de voir une ‘’mentalité’’ superstitieuse, il s’agit de s’interroger sur la manière dont sont associés la vertu et la chance, le respect des rites et la prospérité. Le fait qu’une règle d’hygiène (à propos des serviettes de toilette) soit associée non pas à l’idée de pureté – comme chez nous – mais à une question de chance paraît significative (10 fév. 08). L’énergie mise à placer chaque histoire humaine sous les bons augures (l’histoire des personnes comme celle de l’Etat) justifie toute une activité rituelle, étroitement liée à l’idée de prospérité, de longévité et de bonheur (16 fév. 08, 6 sept. 08).

Autre logique d’opposition entre « gentil » et « méchant ». A la différence de ce que nous avons vu au Cameroun, il n’est pas tant fait appel aux intentions qui se cachent derrière la tête, qu’à une forme de modestie et de familiarité (9 sept. 07, 6 avr. 08). Les images sont nombreuses et cohérentes qui vont de la politesse quotidienne aux images d’affection filiales envers l’Oncle Ho. La gentillesse est affaire de politesse. Du même coup, elle ordonne une forme de respect de l’harmonie, du « bon moment » pour parler, etc.

Un autre point critique est apparu dans la nécessité pour chacun d’être utile (6 jan. 08, 26 jan. 08, 7 juin 08). Les intérêts individuels sont affichés sans ambages ; mais leur présence paraît neutre ou indifférente. Ils sont aussi bien positifs lorsqu’un individu se révèle utile, ou négatifs si ils conduisent à bloquer les progrès de la communauté. L’opposition entre « utile » et « inefficace » est très présente dans la façon d’évaluer les actions. La difficulté de la coordination des individus tient à cette possibilité d’être utile pour soi et pour les siens.

Enfin un élément profondément structurant est progressivement apparu consistant à regarder les processus plutôt que les situations. Il est important que chacun progresse et puisse avoir son tour de bonheur (27 oct. 07, 18 nov. 07).  Les objets et les personnes non pas vus en tant que tels, mais au sein de leur processus (19 jan. 08). Les regards perçoivent moins des objets que des objets-temps : un vendeur ne voit pas tant la table en l’état, mais ce qu’elle deviendra dans son utilisation (« un jour, elle finira bien par être rayée »). Le changement se produit par une lente accumulation de mouvements millimétriques (16 fév. 08). Les critiques sont plus acceptables, dès lors que chacun admet qu’il a des faiblesses et que chaque partie admet qu’elle peut faire des progrès (4 juil. 08). De même la communauté est perçue dans la durée, sans sa succession de générations (6 sept. 08). Nos interlocuteurs ne voient pas tant les objets ni les situations, mais des situations-dans-leur-processus-évolutif (dans leur « potentiel » dirait François Jullien). Les acteurs semblent particulièrement aptes à se mouvoir dans des processus constamment incertains.

Une autre façon d’avancer dans ce puzzle consiste aussi comprendre le sens de certains mots. Le terme « ami » renvoie ici à une forme quotidienne du lien social. Il est d’un usage fréquent – comme au Cameroun – mais il incite à une forme de gentillesse plus formelle (moins hantée par les intentions). Ou encore la modestie qui conduit à s’excuser auprès d’autrui ne s’exerce pas selon les mêmes codes que pour nous. On a déjà vu qu’il faudrait revoir le sens qu’il faut donner à la « face » ou à l’idée de « peur ». Les rôles sociaux semblent encore catégorisés selon deux pôles : les gens ordinaires et les politiques. Mais il faudrait pouvoir approfondir les variantes ou les ancrages auxquels ils renvoient.

Les référentiels sociaux dans lesquels les mots prennent sens aiguillent vers une autre façon d’organiser les liens. Cependant une grande difficulté réside dans les frontières de la langue elle-même. A terme, la possibilité de travailler sur des interviews d’acteurs coopérant dans des organisations modernes constituera un outil déterminant.

En fin de compte, les oppositions structurantes comme le sens des mots se présentent comme les pièces d’un puzzle, susceptibles de nous guider vers une éventuelle scène de référence, un péril exécré ou au contraire un salut magnifié. Ces éléments structurants du discours social constituent un ensemble de repères qui organisent le regard des acteurs. Nous tenterons dans un prochain billet d’assembler en une même image d’horreur et de salut ces différents éléments.



[1] L’Ao Dai, sorte de robe à pans coupés, constitue d’ailleurs un bon exemple de la manière dont les sociétés qualifient de « traditionnel » des éléments récents (première moitié du XXème siècle). 

[2] Docteur Hocquard, Une campagne au Tonkin, édition présentée par Philippe Papin, Arléa, 1999.

[3] Successful companies in developing countries, Ph. d’Iribarne (A. Henry collaboration), Notes et Documents de l’AFD.

[4] Ph. d’Iribarne, Penser la diversité du monde, Seuil, 2008. Pour une bonne connaissance de la méthode, on se reportera à cet ouvrage. A titre indicatif, on peut lire la présentation faite le 20 déc. 08.

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Commentaires

Bonjour,
Merci beaucoup de ce concept fort intéressant et sage d'empreinte culturelle. En tant que Vietnamien, je n'ai jamais bien saisi la notion de culture vietnamienne, peut-être parce que la perception vietnamienne de l'existence ignore généralement toute forme de modélisation.
Bien que le réalité du trait de caractère ou de la mentalité s'avère toujours en effet illusoire, pensez-vous que cette empreinte culturelle puisse être représentée subjectivement en images ?
Pour publier un livre de photographie sur les Vietnamiens, je m'interroge sur la démarche adoptée par Robert Frank en 1955-1956 pour publier son livre mythique "Les Américains". Comment a-t-il sélectionné 83 photos sur 27.000 afin de montrer une vision subjective des Américains ? Comment représenter en images un peuple par son empreinte culturelle ou autre chose ? Surement un authentique défi que j'appréhende déja de relever. Bravo pour vos articles remarquables ! Bien cordialement.

Ecrit par : Bùi Huy Trang | oct 31, 2009

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