fév 22, 2009
Le changement par la méthode expérimentale
Nouvelles illustrations au récit de la genèse des routes (cf. 19 sept. 08, Comment les hommes créèrent les routes) : chaque fois que des hommes sont passés en grand nombre par un même endroit, une route finit par se tracer.
Selon Martin Rama et le professeur Dang Phong[1], la transition économique vietnamienne ne s’est pas faite dans le cadre d’un débat contradictoire qui aurait conduit à la victoire d’un camp contre un autre – libéraux contre conservateurs. Elle est au contraire le fruit d’un processus évolutif, fondé sur une méthode par expérimentions. Elle est aussi le fait de personnalités pragmatiques réputées pour agir selon l’intérêt du Vietnam.
A début des années 1980, alors que le modèle socialiste inspiré par l’Union soviétique donnait de graves signes d’épuisement (disette, perte de confiance de la population, détérioration de l’image internationale, etc.), le Parti autorisa les premières expériences au nom d'une « brèche dans la clôture ». Le précédent – devenu exemplaire – fut celui d’une décision clandestine prise en 1979 par les autorités de la petite commune de Doan Xa (Province Haiphong). Pour réagir contre le dépérissement de la population, le conseil communal décida de libéraliser le foncier. La production fut multipliée par six[2]. Une enquête diligentée par le Parti conduisit non pas à remplacer les représentants locaux mais, au contraire, à étendre l’expérience à l’échelle du District, puis de la Province. En 1980, le secrétaire du Parti de la Province, qui était bien implanté au sommet de l’Etat plaida pour étendre la réforme au niveau national. Une visite du Secrétaire général permit de montrer le caractère « pratique » de cette réforme.
A la même époque, d’autres expériences de « brèches dans la clôture » furent menées également dans le Sud, en faveur de la libéralisation du marché domestique du riz ou l’ouverture aux échanges commerciaux extérieurs. A chaque fois, l’expérience fut le fait de personnes qui inspiraient confiance, i.e. dont le patriotisme et l’affection pour le Vietnam ne faisaient pas de doute (bénéficiant d’un certain prestige). La généralisation fut ensuite le fait de dirigeants pragmatiques.
La politique du Doi Moi (i.e. le renouveau) votée lors du 6ème Congrès (1987) a largement suivi cette voie expérimentale[3] : « Il est difficile de dire qui a pu être l’architecte général du processus de rénovation économique car, en réalité, il n’y a pas eu de plan d’ensemble dressé au début du processus. Le chemin de la transition du Vietnam est tel que c’est seulement en faisant le voyage que la route apparaît clairement. » Il y a quelques semaines encore, la presse annonçait qu’un décret pourrait prochainement permettre de faire élire une cinquantaine de maires « à titre expérimental ».
La méthode a un caractère large et elle vaut aussi pour faire évoluer la coopération financière internationale. Ainsi nos partenaires ont récemment accepté d’accepter un nouveau type de financement « à titre pilote ». Trois conditions ont été nécessaires à cette innovation : a) la qualité de nos relations, témoignant de notre souci de ne pas agir uniquement pour nos intérêts mais aussi pour ceux du Vietnam, b) les arguments montrant l’utilité – non théorique – de l’innovation, et… c) la nécessité de passer par un projet expérimental. Plutôt que de chercher à réformer les règlements en vigueur, l’idée a été d’obtenir une décision officielle autorisant un projet ponctuel. A nous bien sûr d’en prouver ensuite les avantages. Pour l’approbation de la décision, selon les termes mêmes d’un collègue, il n’existait « pas de plan connu ». Un brouillon a fait plusieurs allers-retours informels afin que chacun vérifie que la décision rendrait l’opération viable pour les deux parties. Elle a été rédigée de façon à faire apparaître l’intérêt de l’opération et son caractère exceptionnel. Le texte prévoit la possibilité de futurs projets, mais devant « tenir compte des expériences [du présent projet] ». La note a suivi ensuite un patient processus d’approbation. Elle a été soumise à plusieurs bureaux et visas, avant d’obtenir un sceau officiel. En bonne preuve que l’on ne peut pas agir en s’appuyant sur un plan initial, la décision officielle nous est arrivée avec deux jours de retard par rapport à la date demandée pour notre propre validation. Nous avons donc dû persuader nos instances parisiennes de ne rien annuler, en se fondant sur le maintien de la confiance mutuelle et sur l’énergie mise par nos partenaires pour faire aboutir leur propre processus.
Il a fallu dépenser pas mal d’efforts pour convaincre les uns d’accélérer et les autres de ne pas tout remettre en cause. Cette confiance dans la volonté bienveillante et intéressée des uns et des autres est indispensable pour créer un chemin que nul ne connaît à l’avance.
[1] Making Difficult Choices: Vietnam in Transition, Martin RAMA, avec la participation de H.E. Vo Van Kiet, et des professeurs Dang Phong et Doan Hong Quang, Commission on Growth and Development, working paper n°40, 2008.
[2] M. RAMA et alii, Opus cité.
[3] Prof. Dan Phong, in M. Rama, Opus cite : “It is hard to say who the overall architect of the renovation process was because in reality there was no overall plan drawn up from the beginning to guide the process. Vietnam’s transition path is such that only by travelling does the road become clear.”





