jan 10, 2009
Une cohorte de modestes héros
Une des surprises qui attendent le visiteur occidental à l’ancienne Maison d’Arrêt est l'image donnée à l'action des individus dans la lutte collective contre l’occupant colonial.
Le peuple Vietnamien a ses héros, mais ce ne sont pas des grandes figures épiques. On y voit, d’un côté, une foule de modestes individus, des sans-grade qui, chacun, ont apporté une contribution au mouvement d’ensemble ; de l’autre, quelques personnages politiques ou de haute vertu. Mais il n’y a pas ici de grande ombre dominante, ni de Jean Moulin, ni de capitaines éclatants.
La visite de la prison n’est pas organisée autour de quelques personnages illustres. Elle vise d’abord à mettre en lumière les « mauvais traitements » infligés aux prisonniers et leur résistance à ces souffrances[1]. Les objets matériels sont là comme preuves de la « répression barbare » des geôliers. Sont ainsi exposées les pierres, les briques ou les tuiles « utilisées par les colonialistes français pour construire la prison ». On y voit les fers, la malnutrition, les maladies, les « règles sauvages », etc. Le récit ne s’intéresse guère à la privation de liberté – on ne dit rien sur l’iniquité des condamnations –, ni à la lutte pour la dignité – pas de lutte pour les droits élémentaires. La logique repose l’opposition « méfaits / bienfaits », ceux-là ayant été le fait d’une petite bande (« les colonialistes français » et jamais « les Français »)[2].
L’ancien échafaud est présenté sur ce même registre : « Guillotine placée par les colonialistes français à la prison de Hanoi et utilisée pour décapiter un grand nombre de combattants révolutionnaires. » Elle témoigne ainsi de la répression, plus qu’elle ne rend un ultime hommage à ceux qui y ont perdu la vie[3]. De même, pour l’explication du « panier utilisé par Mme Nguyen Thi Chat pour donner de la nourriture à M. Nguyen Huu Thuy et rapporter la liste des 34 condamnés à mort au Comité du district. » Les héros visibles sont la porteuse de panier et celui qu’elle a nourri, plutôt que le groupe anonyme des suppliciés.
Le visage des condamnés à mort s’efface dans une foule indistincte, mise au second plan. A l’étage, un sanctuaire consacre la mémoire des « 1624 patriotes arrêtés, emprisonnés et maltraités de 1899 à 1954 », sans mention séparée de ceux qui ont fait le sacrifice de leur vie. L’existence de ceux-ci se réduit à quelques noms, mais avec leurs témoignages soulignant leur propre effacement : « Je n’ai rien besoin d’ajouter. Dans le combat à la vie et à la mort qui se livre entre nous, ceux qui ont perdu leur pays et vous les voleurs, le sacrifice des gens comme nous est inévitable. Nous savons seulement que nous gagnerons[4]. »
Peut-être… faut-il faire le rapprochement entre ce peu de grandeur accordée au sacrifice suprême et l’apparente « indifférence » devant la mort mentionnée au début du siècle par plusieurs témoins occidentaux. Deux auteurs – qui avaient pourtant tous deux le caractère bien trempé – rapportent avoir été fortement « émus », en assistant à l’exécution de brigands, voyant que ceux-ci « mourraient avec un sang-froid vraiment impressionnant.[5] » Il ne semble pas qu’il faille y voir une indifférence à la vie. Aujourd’hui encore la « reconnaissance pour la vie que l’on a reçue de ses parents » est couramment invoquée comme une évidence pour justifier certaines obligations (faire des enfants, rendre le culte aux morts, etc.).
D’un côté, on fait relativement peu de cas de la perte de la vie individuelle, de l’autre, celle-ci est magnifiée en tant qu’elle s’inscrit dans une lignée. Cette dépréciation de la personne – du moins hors des siens – reste un enseignement très actuel[6] : « Beaucoup de gens se considèrent comme pauvres, voire comme les plus pauvres de tous. Beaucoup s’estiment ignares et incapables d’apprendre. Mais personne probablement ne se considère comme étant d’une famille manquant d’un bon niveau culturel. »
Pour revenir au musée de la Prison[7], la place des individus est bien mise en lumière pour une contribution au mouvement collectif – des inconnus dont on ne semble avoir conservé que le nom et une action exemplaire. Sans fin, on insiste sur le panier, le bol, la broderie ou le vêtement ayant appartenu à Mme Nguyen X ou à M. Hoang Y, avec lequel elle ou il a héroïquement participé à la lutte.
Le rôle des individus est reconnu, chacun pour sa modeste contribution à l’ensemble. Par contre il n’y a pas de héros dont la biographie exceptionnelle, remplie de hauts faits et d’actes de bravoure, servirait tout entière d’exemple au reste de la société. La société vietnamienne a aussi ses grands noms, dont le Président Ho Chi Minh – le « Saint oncle Ho » – est la figure emblématique. Mais les hommes illustres sont des hommes politiques ou des sages. Au musée, quelques noms sortent du lot commun, quelques « héros » sortent un peu de l’ombre. Ce ne sont pas de combattants intrépides, dont le panache serait propre à fasciner l’imaginaire. Ce sont les cadres du Parti qui sont passés dans la prison. Des hommes cependant dont la somme des contributions – modestes et sages – leur ont permis d’accroître leur prestige et leur crédit (uy tin).
Hommes du commun, devenus cadres, puis responsables politiques, ceux-là sont honorés. D’une certaine manière, les politiques donnés en exemple rejoignent les figures qui sont honorées dans les pagodes. Comme chefs ou comme sages, leurs vertus ont été dispensatrices de bienfaits. Le Vietnam – malgré un fort nationalisme – admet des étrangers parmi ces « héros ». Le médecin franco-suisse Alexandre Yersin y est honoré dans deux pagodes. Plusieurs rues portent son nom. Même au plus fort des conflits, les rues Pasteur n’ont jamais été débaptisées.
La figure de ces « héros » du quotidien, de ces inconnus dont l’histoire a pourtant conservé le nom et un objet leur ayant appartenu, éclaire un peu la place de l’individu par rapport au groupe : une dépréciation de soi, pouvant aller jusqu’à un grand détachement face à la mort ; l’absence de héros exceptionnels dont la grandeur et l'histoire devraient servir d’exemple à tous ; la place reconnue à l’individu pour ses apports utiles à sa famille humaine, les plus modestes soient-ils ; la place accordée sur les autels à ceux, qui à force de bienfaits et de sagesse, ont accru leur crédit.
[1] Cf. note précédente du 27 décembre 2008.
[2] De même, dans les salles dédiées aux pilotes de guerre US, bien au-delà d’une logique de propagande, celle-ci se tient obstinément à montrer que ces derniers ont appris à recevoir des « bienfaits » (à leur départ, on leur aurait ainsi « offert un souvenir »).
[3] Le commentaire du dépliant est – si j’ose – encore plus lapidaire : « This head cutting-machine cut many patriots and revolutionists. »
[4] Réponse du Camarade Hoang Van Thu à son juge sur la place d’exécution (24 mai 1944).
[5] Alexandre Yersin, Carnets de voyage, 17 février 1892, CD édition Institut Pasteur. Yersin était un médecin pasteurien et un explorateur (il a notamment découvert le bacille de la peste). Autre témoignage, celui du médecin militaire Hocquard, qui note en 1884 : « Je ne suis pas sensible et j’ai passé par bien des émotions poignantes, eh bien, jamais, je dois le dire, je n’ai eu les nerfs aussi fortement tendus que pendant ces interminables préparatifs auxquels le condamné se prête comme s’il ne savait pas à quoi ils doivent aboutir. […] Des hommes capables de recevoir la mort avec une pareille tranquillité, j’oserai même dire avec une indifférence si prodigieuse, ne peuvent pas être taxés de poltronnerie. » Une Campagne au Tonkin, Docteur Hocquard, édition présentée et annotée par Philippe Papin. Ed. Arléa.
[6] This Eternal country, n°39, « Family groove of the ancient time », ouvrage bilingue anglais-vietnamien pour jeunes, 2007, The Education Publishing House.
[7] La même observation est valable dans tous les musées historiques de Hanoi.






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