oct 19, 2008
Comment les hommes créèrent les routes
La terre n’avait pas de route à l’origine. Mais chaque fois que des hommes sont passés en grand nombre par un même endroit, une route a fini par se tracer.[1]
Cette sentence, mise en exergue d’un très beau livre de Andrew Hardy[2] est de Lu Xun, un auteur chinois. Mais elle mériterait d'être considérée comme une vision typiquement vietnamienne de la vie en société.
L’image est celle d’un tracé expérimental, fait à l’avancement – les premiers marcheurs ne savent pas où ils vont déboucher –, qui, à force, finit par constituer un chemin établi. L’image rend notamment compte du sentiment que l’on éprouve sur la manière dont s’opèrent les changements. Des décrets politiques sont pris « à titre expérimental » ; en cas de succès, une fois que le chemin en a été bien pratiqué, ils sont transformés en lois. Parfois aussi les réformes sont lancées dans un certain désordre, avec un manque de cohérence et d’adhésion. Mais, peu à peu, du moment que tous en appliquent la forme, le sillon se creuse, le changement prend forme et finit par devenir une réalité indiscutée.
Cet aphorisme sur la genèse des routes fait ainsi écho à plusieurs scènes déjà rencontrées :
a) l’idée d’un processus lent, invisible et cumulatif qui finit par devenir structurant (produire du potentiel, note du 23 sept. 07) ; dans la circulation urbaine, c’est le flot des véhicules – et non les lignes jaunes – qui fixent le chemin ;
b) l’objectif de l’action est souvent le processus lui-même, il est défini comme étant simplement le fait de devenir capable de faire ceci ou cela (c’est pour le but de faire… 28 juin 08) ;
c) la nécessité d’additionner l’action d’innombrables individus pour vaincre des obstacles d’un ordre supérieur (combattre le long avec le court, 16 fév. 08) ;
d) enfin, l’image est celle des générations de marcheurs qui se succèdent sans fin pour civiliser la nature et construire un lien utile (les générations se succèderont sans fin, 6 sept. 08).
La fondation d’une route représente la base du lien social par excellence. Les générations doivent ainsi se succéder sans fin pour établir la vie en société. Ce qui n’interdit pas naturellement un certain droit au désordre et aux trajectoires individuelles, chacun pouvant avoir intérêt à tenter une nouvelle trajectoire.
La succession des marcheurs qui, sans fin, passent en grand nombre au même endroit pour établir le lien social constitue probablement un énoncé représentatif de la vision vietnamienne. On peut comparer un contexte culturel à un gros livre – jamais vraiment achevé – qui réunirait des textes divers, produits au fil du temps au sein d’un même univers social. Au fil des pages, un court récit ou une sentence peuvent y apparaître comme une mise en abîme de l’ensemble de l’ouvrage. D’une certaine manière, le livre est alors tout entier contenu dans ce passage. Pour celui qui découvre ce résumé, les autres passages du livre n’en prennent que plus de relief. Mais le résumé ne se livre pas d’emblé. Pour devenir capable de repérer ces aphorismes porteurs, il faut avoir largement parcouru l’ensemble. Il faut une connaissance du contexte.
A chaque fois que des hommes passent en grand nombre par un même endroit, une route finit par se tracer. Ce récit de la création des routes peut probablement être considéré comme une « scène » structurante du lien social.
[1] Lu Xun, Mon village natal, Editions en langues étrangères, Pékin, 2004.
[2] Andrew Hardy, Sur le chemin de Bo Ra, Collection Pistes d’histoire, EFEO, Hanoi, 2008.
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