sep 27, 2008
La préférence angoissante pour les fils
Une jeune collègue – formation universitaire, projets de carrière professionnelle – est enceinte de son premier enfant. Son mari espère que ce sera un garçon ! Elle aussi d’ailleurs « car si c’est un garçon, ils n’auront qu’un seul enfant… tandis que si c’est une fille, elle devra en avoir un second. »
La préférence pour les garçons – exprimée notamment par les pères – est un sujet fréquent de plaisanterie. On hésiterait à y voir une véritable norme sociale, si le témoignage précédent n’exprimait pas précisément un poids qui s’exerce sur les choix individuels.
Fait nouveau, le Vietnam est aussi en train de rejoindre la Chine et quelques autres pays d’Asie pour le déséquilibre des naissances. Les chiffres de 2007, annoncés en juillet par l’UNFPA, font état d’un « surplus » de naissances masculines : pour 212 naissances en 2007, 112 étaient des garçons et seulement 100 des filles. L’écart se creuse encore par rapport à l’année précédente. Il dépasse nettement l’écart normal (environ 104 pour 100). En particulier la moyenne des naissances des garçons dépassent 110 dans 35 provinces montagneuses ou du centre.
Selon l’UNFPA une des principales raisons de ce phénomène résiderait dans une préférence traditionnelle pour les garçons « inhérente à la tradition culturelle vietnamienne ». Grâce à la possibilité de prévoir le sexe de l’enfant très tôt après sa conception et aux moyens anticonceptionnels disponibles aujourd’hui, beaucoup de couples peuvent « écarter » sans difficulté une naissance féminine. Si l’identification du sexe dans les premiers mois de la grossesse est interdite par la loi, cette interdiction ne semble guère efficace. Selon l’expert de l’UNFPA, la seule solution consistera à faire « changer les mentalités ».
Encore faudrait-il comprendre à quoi tient exactement cette préférence pour les garçons ? Au-delà de l’idée un peu générale d’un attachement « culturel », il est difficile de dire exactement à quel sentiment ou à quelle force il faudrait le rattacher.
Certes la préférence pour les garçons est bien le reflet d’un regard dépréciatif sur le rôle des femmes. Mais il serait trop rapide d’y voir le résultat d’une profonde inégalité : les hommes sont également les victimes de cette « préférence ». Le « surplus » masculin engendrera à terme le célibat forcé, l’obligation de chercher une épouse à l’étranger, voire la prostitution et le trafic de femmes.
Comme en de nombreux pays du monde, le XXème siècle a été celui d’une émancipation des femmes vietnamiennes. La remise en cause progressive de leur inégalité de statut, imposée par une certaine morale confucéenne, a débuté sous la colonisation. Dès 1945, l’égalité est inscrite dans la constitution. Si la réalité sociale ne rejoint jamais totalement la norme juridique, les femmes vietnamiennes ont tout de même réussi à se frayer un chemin[1] : « Comme dans les familles paysannes françaises après la première guerre mondiale, elles ont su conserver en temps de paix l’autonomie durement acquise. » Dans la vie des ménages contemporains, la femme dispose d’une réelle autonomie, non toujours dénuée d’inégalité, mais comparable à celle que l’on connaît en Europe. Aujourd’hui l’écart d’âge moyen au mariage entre les hommes et les femmes est relativement faible (respectivement 27 et 24 ans). Si l’accès à l’université est encore inégal, les femmes creusent progressivement leur place. Ainsi l’émancipation des femmes, le droit de l’adoption, et l’interdiction légale d’identification à des fins de sélection semblaient avaient eu raison jusqu’à présent de la préférence pour les fils (en 1999 le sex ratio était de 107 hommes pour 100 femmes[2]).
Difficile donc d’interpréter la dérive du sex ratio. Il faut notamment distinguer selon les couches sociales, selon qu’il s’agit par exemple des familles paysannes pauvres ou des couches urbaines éduquées.
Dans tous les cas, les filles rejoignent au mariage la famille de leur mari dans laquelle elles s’intègrent. Le fils ainé de la famille a généralement la responsabilité de maintenir le culte des ancêtres (« la part de l’encens et du feu »), afin que les générations se succèdent sans fin. Toutefois, en cas de besoin, il est relativement admis que le mari vénère les ancêtres de son épouse[3]. Même si la pérennité familiale paraît moins aisée, elle serait assurée.
Dans les campagnes, un fils – contrairement aux filles – constitue surtout une force de travail supplémentaire qui reste attachée à sa famille. Là serait peut-être la vraie cause de l’évolution actuelle des naissances. La « tradition culturelle » si elle peut conforter certaines attitudes, n’en serait pas nécessairement la cause. On observe même des comportements qui sont inspirés par la volonté de survie, au détriment précisément des valeurs familiales (les jeunes qui émigrent semblent parfois se couper des racines familiales). En réalité, le progrès médical actuel dans les campagnes rendrait possible des comportements de « sélection », qui constituent un moyen de lutte contre la pauvreté persistante. L’attachement pour les fils ne serait pas vraiment culturel. Seules des enquêtes de terrain, menées selon un protocole précis, permettraient de trancher sur la nature réelle de la dérive des naissances.
A l’inverse les familles éduquées urbaines manifestent un regain d’intérêt pour les vertus traditionnelles, face à un monde en rapide mutation. Bien sûr l’idée d’un tri – souvent bricolé – ne les mène pas à une restauration, mais à la réinterprétation des traditions. On peut douter en particulier qu’elles aient recours à des pratiques d’eugénisme. A Hanoi certains sondages dans les hôpitaux vont dans le sens d’une égalité normale. Par contre, nul doute que l’on assiste à une sorte de retour en valeur des principes de la « piété filiale ». Selon Mencius, « des trois impiétés filiales, la plus grande est celle de ne pas avoir d’enfant mâle pour perpétuer la lignée. »
Même si les générations modernes formées aux USA et en Europe sont à même d’avoir une lecture critique des valeurs surannées du confucianisme, le besoin de se projeter dans ses ancêtres et dans sa descendance fait peser sur les hommes une angoisse, qu’ils arrivent à faire partager par leurs femmes : la préférence des fils pour les fils, le rêve d'avoir un fils aîné... ou second.
[1] Ph. Papin, Viêt-Nam parcours d’une nation, Ed. Belin.
[2] Ph. Papin, Ibid.
[3] Ph. Papin, Ibid.
La préférence pour les garçons – exprimée notamment par les pères – est un sujet fréquent de plaisanterie. On hésiterait à y voir une véritable norme sociale, si le témoignage précédent n’exprimait pas précisément un poids qui s’exerce sur les choix individuels.
Fait nouveau, le Vietnam est aussi en train de rejoindre la Chine et quelques autres pays d’Asie pour le déséquilibre des naissances. Les chiffres de 2007, annoncés en juillet par l’UNFPA, font état d’un « surplus » de naissances masculines : pour 212 naissances en 2007, 112 étaient des garçons et seulement 100 des filles. L’écart se creuse encore par rapport à l’année précédente. Il dépasse nettement l’écart normal (environ 104 pour 100). En particulier la moyenne des naissances des garçons dépassent 110 dans 35 provinces montagneuses ou du centre.
Selon l’UNFPA une des principales raisons de ce phénomène résiderait dans une préférence traditionnelle pour les garçons « inhérente à la tradition culturelle vietnamienne ». Grâce à la possibilité de prévoir le sexe de l’enfant très tôt après sa conception et aux moyens anticonceptionnels disponibles aujourd’hui, beaucoup de couples peuvent « écarter » sans difficulté une naissance féminine. Si l’identification du sexe dans les premiers mois de la grossesse est interdite par la loi, cette interdiction ne semble guère efficace. Selon l’expert de l’UNFPA, la seule solution consistera à faire « changer les mentalités ».
Encore faudrait-il comprendre à quoi tient exactement cette préférence pour les garçons ? Au-delà de l’idée un peu générale d’un attachement « culturel », il est difficile de dire exactement à quel sentiment ou à quelle force il faudrait le rattacher.
Certes la préférence pour les garçons est bien le reflet d’un regard dépréciatif sur le rôle des femmes. Mais il serait trop rapide d’y voir le résultat d’une profonde inégalité : les hommes sont également les victimes de cette « préférence ». Le « surplus » masculin engendrera à terme le célibat forcé, l’obligation de chercher une épouse à l’étranger, voire la prostitution et le trafic de femmes.
Comme en de nombreux pays du monde, le XXème siècle a été celui d’une émancipation des femmes vietnamiennes. La remise en cause progressive de leur inégalité de statut, imposée par une certaine morale confucéenne, a débuté sous la colonisation. Dès 1945, l’égalité est inscrite dans la constitution. Si la réalité sociale ne rejoint jamais totalement la norme juridique, les femmes vietnamiennes ont tout de même réussi à se frayer un chemin[1] : « Comme dans les familles paysannes françaises après la première guerre mondiale, elles ont su conserver en temps de paix l’autonomie durement acquise. » Dans la vie des ménages contemporains, la femme dispose d’une réelle autonomie, non toujours dénuée d’inégalité, mais comparable à celle que l’on connaît en Europe. Aujourd’hui l’écart d’âge moyen au mariage entre les hommes et les femmes est relativement faible (respectivement 27 et 24 ans). Si l’accès à l’université est encore inégal, les femmes creusent progressivement leur place. Ainsi l’émancipation des femmes, le droit de l’adoption, et l’interdiction légale d’identification à des fins de sélection semblaient avaient eu raison jusqu’à présent de la préférence pour les fils (en 1999 le sex ratio était de 107 hommes pour 100 femmes[2]).
Difficile donc d’interpréter la dérive du sex ratio. Il faut notamment distinguer selon les couches sociales, selon qu’il s’agit par exemple des familles paysannes pauvres ou des couches urbaines éduquées.
Dans tous les cas, les filles rejoignent au mariage la famille de leur mari dans laquelle elles s’intègrent. Le fils ainé de la famille a généralement la responsabilité de maintenir le culte des ancêtres (« la part de l’encens et du feu »), afin que les générations se succèdent sans fin. Toutefois, en cas de besoin, il est relativement admis que le mari vénère les ancêtres de son épouse[3]. Même si la pérennité familiale paraît moins aisée, elle serait assurée.
Dans les campagnes, un fils – contrairement aux filles – constitue surtout une force de travail supplémentaire qui reste attachée à sa famille. Là serait peut-être la vraie cause de l’évolution actuelle des naissances. La « tradition culturelle » si elle peut conforter certaines attitudes, n’en serait pas nécessairement la cause. On observe même des comportements qui sont inspirés par la volonté de survie, au détriment précisément des valeurs familiales (les jeunes qui émigrent semblent parfois se couper des racines familiales). En réalité, le progrès médical actuel dans les campagnes rendrait possible des comportements de « sélection », qui constituent un moyen de lutte contre la pauvreté persistante. L’attachement pour les fils ne serait pas vraiment culturel. Seules des enquêtes de terrain, menées selon un protocole précis, permettraient de trancher sur la nature réelle de la dérive des naissances.
A l’inverse les familles éduquées urbaines manifestent un regain d’intérêt pour les vertus traditionnelles, face à un monde en rapide mutation. Bien sûr l’idée d’un tri – souvent bricolé – ne les mène pas à une restauration, mais à la réinterprétation des traditions. On peut douter en particulier qu’elles aient recours à des pratiques d’eugénisme. A Hanoi certains sondages dans les hôpitaux vont dans le sens d’une égalité normale. Par contre, nul doute que l’on assiste à une sorte de retour en valeur des principes de la « piété filiale ». Selon Mencius, « des trois impiétés filiales, la plus grande est celle de ne pas avoir d’enfant mâle pour perpétuer la lignée. »
Même si les générations modernes formées aux USA et en Europe sont à même d’avoir une lecture critique des valeurs surannées du confucianisme, le besoin de se projeter dans ses ancêtres et dans sa descendance fait peser sur les hommes une angoisse, qu’ils arrivent à faire partager par leurs femmes : la préférence des fils pour les fils, le rêve d'avoir un fils aîné... ou second.
[1] Ph. Papin, Viêt-Nam parcours d’une nation, Ed. Belin.
[2] Ph. Papin, Ibid.
[3] Ph. Papin, Ibid.
21:00 Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : ancêtres, famille, statut, traditions
sep 06, 2008
Ainsi les générations se succèderont sans fin
L’idée d’un accomplissement – individuel et collectif ? – au travers des générations futures apparaît de façon singulière. L’aspiration ressort régulièrement du discours commun. Mais elle trouve aussi un écho dans l’imaginaire littéraire.
Le responsable d’un projet de développement – de recherche en agriculture – justifie en ces termes son jugement favorable sur le projet : « Les résultats de cette coopération ne sont pas seulement de produire des résultats des recherches, d’écrire des articles, des livres, mais c'est de former toute une génération de chercheurs qui peut continuer la coopération. Et cette génération continue mes affaires. Par exemple, maintenant je ne travaille plus à l'Institut, mais dans les départements que j'ai fondés, il y a mon fils qui travaille là bas, […] il a fait un doctorat en France, maintenant il est devenu directeur d'un département de l'Institut. Cette nouvelle génération peut continuer tout ce que je voulais faire, tout ce que j'ai commencé. »
Autre illustration donnée par une ouvrière qui « rêve » à des jours moins difficiles, lorsque les enfants pourront réaliser leur rêve de devenir ouvrier en restant à la campagne[1] : « [Le travail en usine], ce n’est pas une vie, dit-elle. On n’a même pas le droit au repos. Personne ne peut travailler sans repos pendant des mois et des mois à ce rythme là ! […] [Je souhaite qu’il y ait] des industries en province, ainsi ceux qui veulent être ouvriers pourront réaliser leur rêve dès l’âge de 18 ans et continuer toute leur vie. Si leur vie d’ouvrier participe réellement au développement du pays, ils pourront dire à leurs enfants : ‘’après l’école, tu remplaceras ta maman, tu seras ouvrier.’’ C’est très simple. Les enfants d’ouvrier hériteront des acquis de leurs parents. A leur tour, ils rêveront de devenir ouvriers. […] On aura la sécurité sociale, la protection syndicale. L’usine sera près de la maison familiale. On n’aura pas de loyer à payer, plus besoin de transport, on pourra aller au travail à pieds. Ça ne coûtera rien. »
Cette façon de concevoir la valeur de sa vie dans le fil des générations n’est pas nouvelle. P. Mus[2] rapporte qu’il a eu connaissance du dialogue qui s’est tenu en tête à tête, hors de toute présence étrangère, entre un vieil homme et le juge colonial vietnamien qui venait de le faire condamner : « Je voudrais vous comprendre, questionne le fonctionnaire. Je vois bien que vous êtes un lettré. Vous avez troublé l’ordre, vous avez donné la mort, vous allez la recevoir aussi. Mais pourquoi, vous qui pouvez réfléchir, avez-vous entrainé des jeunes gens et des ignorants dans cette aventure ? Vos adversaires sont pourvus des armes les plus modernes, […] vous n’êtes armés que de couteaux et de bâtons. Vous avez cherché la mort, et une mort inefficace. » « Peu importe, rétorqua le vieil homme. Je mourrai sans rien avoir obtenu. Mais j’ai un fils qui suivra mon exemple. S’il meurt lui aussi sans rien obtenir, peu importe. Mon petit-fils verra certainement son pays libéré de la force étrangère. Je puis mourir tranquille. »
Difficile de ne pas faire le rapprochement entre la sérénité de ce condamné à mort et le héros d’une fable de la Chine antique que Mao Tsé-toung cite dans son Petit livre rouge[3] : « On y raconte qu'il était une fois, en Chine septentrionale, un vieillard appelé Yukong des Montagnes du Nord. Sa maison donnait, au sud, sur deux grandes montagnes, le Taihang et le Wang-wou, qui en barraient les abords. Yukong décida d'enlever, avec l'aide de ses fils, ces deux montagnes à coups de pioche. Un autre vieillard, nommé Tcheseou, les voyant à l'œuvre, éclata de rire et leur dit : ‘’quelle sottise faites-vous là ! Vous n'arriverez jamais, à vous seuls, à enlever ces deux montagnes !’’ Yukong lui répondit : ‘’quand je mourrai, il y aura mes fils ; quand ils mourront à leur tour, il y aura les petits-enfants, ainsi les générations se succéderont sans fin. Si hautes que soient ces montagnes, elles ne pourront plus grandir; à chaque coup de pioche, elles diminueront d'autant ; pourquoi donc ne parviendrions-nous pas à les aplanir ?’’ Après avoir ainsi réfuté les vues erronées de Tcheseou, Yukong, inébranlable, continua de piocher, jour après jour. Le Ciel en fut ému et envoya sur terre deux génies célestes, qui emportèrent ces montagnes sur leur dos. »
Autre illustration donnée par une ouvrière qui « rêve » à des jours moins difficiles, lorsque les enfants pourront réaliser leur rêve de devenir ouvrier en restant à la campagne[1] : « [Le travail en usine], ce n’est pas une vie, dit-elle. On n’a même pas le droit au repos. Personne ne peut travailler sans repos pendant des mois et des mois à ce rythme là ! […] [Je souhaite qu’il y ait] des industries en province, ainsi ceux qui veulent être ouvriers pourront réaliser leur rêve dès l’âge de 18 ans et continuer toute leur vie. Si leur vie d’ouvrier participe réellement au développement du pays, ils pourront dire à leurs enfants : ‘’après l’école, tu remplaceras ta maman, tu seras ouvrier.’’ C’est très simple. Les enfants d’ouvrier hériteront des acquis de leurs parents. A leur tour, ils rêveront de devenir ouvriers. […] On aura la sécurité sociale, la protection syndicale. L’usine sera près de la maison familiale. On n’aura pas de loyer à payer, plus besoin de transport, on pourra aller au travail à pieds. Ça ne coûtera rien. »
Cette façon de concevoir la valeur de sa vie dans le fil des générations n’est pas nouvelle. P. Mus[2] rapporte qu’il a eu connaissance du dialogue qui s’est tenu en tête à tête, hors de toute présence étrangère, entre un vieil homme et le juge colonial vietnamien qui venait de le faire condamner : « Je voudrais vous comprendre, questionne le fonctionnaire. Je vois bien que vous êtes un lettré. Vous avez troublé l’ordre, vous avez donné la mort, vous allez la recevoir aussi. Mais pourquoi, vous qui pouvez réfléchir, avez-vous entrainé des jeunes gens et des ignorants dans cette aventure ? Vos adversaires sont pourvus des armes les plus modernes, […] vous n’êtes armés que de couteaux et de bâtons. Vous avez cherché la mort, et une mort inefficace. » « Peu importe, rétorqua le vieil homme. Je mourrai sans rien avoir obtenu. Mais j’ai un fils qui suivra mon exemple. S’il meurt lui aussi sans rien obtenir, peu importe. Mon petit-fils verra certainement son pays libéré de la force étrangère. Je puis mourir tranquille. »
Difficile de ne pas faire le rapprochement entre la sérénité de ce condamné à mort et le héros d’une fable de la Chine antique que Mao Tsé-toung cite dans son Petit livre rouge[3] : « On y raconte qu'il était une fois, en Chine septentrionale, un vieillard appelé Yukong des Montagnes du Nord. Sa maison donnait, au sud, sur deux grandes montagnes, le Taihang et le Wang-wou, qui en barraient les abords. Yukong décida d'enlever, avec l'aide de ses fils, ces deux montagnes à coups de pioche. Un autre vieillard, nommé Tcheseou, les voyant à l'œuvre, éclata de rire et leur dit : ‘’quelle sottise faites-vous là ! Vous n'arriverez jamais, à vous seuls, à enlever ces deux montagnes !’’ Yukong lui répondit : ‘’quand je mourrai, il y aura mes fils ; quand ils mourront à leur tour, il y aura les petits-enfants, ainsi les générations se succéderont sans fin. Si hautes que soient ces montagnes, elles ne pourront plus grandir; à chaque coup de pioche, elles diminueront d'autant ; pourquoi donc ne parviendrions-nous pas à les aplanir ?’’ Après avoir ainsi réfuté les vues erronées de Tcheseou, Yukong, inébranlable, continua de piocher, jour après jour. Le Ciel en fut ému et envoya sur terre deux génies célestes, qui emportèrent ces montagnes sur leur dos. »
Le Ciel fut donc ému par tant de vertu ; et Mao y vit un exemple, auquel cependant il donna une valeur politique. Il ajoute que les deux montagnes qui pèsent sur le peuple chinois sont « l'impérialisme » et le « féodalisme » ; et que le « Parti communiste chinois a décidé de les enlever » ; et que son « ciel n’est autre que la masse du peuple chinois ».
Si la fable de Yukong vient de Chine, elle a trouvé un écho dans l’imaginaire vietnamien, comme en témoigne l'échange rapporté par Mus. Aujourd'hui encore, cette trame se retrouve dans une nouvelle de Nguyên Huy Thiêp[4]. L'auteur raconte comment une louve au moment d’être tuée par un chasseur et son fils leur tendit dans sa gueule, le regard brillant, son bébé louveteau. Les deux chasseurs élevèrent le louveteau dans la maisonnée. Un jour, celui-ci étant devenu grand, il fut pris d’une hargne soudaine et dévora le fils du chasseur.
Il ne faut donc jamais oublier l’œuvre que les générations à venir pourront réaliser. C'est en elles que chacun peut trouver l'accomplissement de sa propre action.
[1] Rêves d’ouvrières, film documentaire de Trân Phuong Thao (52mn).
[2] P. Mus, Vietnam, Sociologie d’une guerre, Seuil, 1952.
[3] « Comment Yukong déplaça les montagnes », Œuvres choisies de Mao Tsé-toung, tome III (juin 1945). Je remercie J.P. Ségal à qui je dois ce rapprochement.
[4] Nguyên Huy Thiêp, La vengeance du loup, éditions de l’aube, 1997.
[1] Rêves d’ouvrières, film documentaire de Trân Phuong Thao (52mn).
[2] P. Mus, Vietnam, Sociologie d’une guerre, Seuil, 1952.
[3] « Comment Yukong déplaça les montagnes », Œuvres choisies de Mao Tsé-toung, tome III (juin 1945). Je remercie J.P. Ségal à qui je dois ce rapprochement.
[4] Nguyên Huy Thiêp, La vengeance du loup, éditions de l’aube, 1997.
21:00 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : famille, processus
S'attirer les bons augures
Paul Mus[1] rapporte cette anecdote émouvante d’un cuisinier vietnamien qui, dans les années 1950, s’était dépensé sans compter pour que le baptême de l’ainé d’une famille française soit un succès. Une fois les invités partis, le père de famille alla féliciter le cuisinier : « Je le trouvais qui pleurait. Il m’expliqua que sa femme était morte à l’hôpital le matin même, mais qu’il n’avait rien voulu me dire pour ne pas assombrir la fête d’entrée dans le monde d’un fils ainé. » Mus souligne cette « stylisation vietnamienne » d’une « réaction très humaine » qui veut que « toute une existence dépend des présages que ses débuts ont trouvés dans l’attitude de ceux qui les entouraient ; le geste avait cette grandeur : il sauvait un avenir. »
Aujourd’hui, on retrouve aussi une recherche de bons présages chez ces mères vietnamiennes qui préfèrent accoucher par césarienne pour choisir la date de naissance de leurs enfants. En ville, la proportion des naissances par césarienne est anormalement élevée (de l’ordre de 35%). Une de mes collègues m’a dit regretter qu’ayant dû accoucher par césarienne pour raisons médicales, elle n’a cependant pas pu choisir la date (« à l’hôpital français, ils sont contre ! »). Une autre qui a pu choisir la date, moyennant paiement, s’est plainte auprès de moi de ce que le surcoût – significatif – n’était pas couvert par la mutuelle.
Entre ces anecdotes, il y a un écart d’époque, une différence de tragique aussi. Mais on discerne une recherche de même nature afin d’entourer les naissances de bons présages.
[1] P. Mus, Vietnam, sociologie d’une guerre, Seuil, 1952. L’auteur emprunte le récit à R. Morizon, De amiciata (non référencé).
Aujourd’hui, on retrouve aussi une recherche de bons présages chez ces mères vietnamiennes qui préfèrent accoucher par césarienne pour choisir la date de naissance de leurs enfants. En ville, la proportion des naissances par césarienne est anormalement élevée (de l’ordre de 35%). Une de mes collègues m’a dit regretter qu’ayant dû accoucher par césarienne pour raisons médicales, elle n’a cependant pas pu choisir la date (« à l’hôpital français, ils sont contre ! »). Une autre qui a pu choisir la date, moyennant paiement, s’est plainte auprès de moi de ce que le surcoût – significatif – n’était pas couvert par la mutuelle.
Entre ces anecdotes, il y a un écart d’époque, une différence de tragique aussi. Mais on discerne une recherche de même nature afin d’entourer les naissances de bons présages.
[1] P. Mus, Vietnam, sociologie d’une guerre, Seuil, 1952. L’auteur emprunte le récit à R. Morizon, De amiciata (non référencé).
03:37 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : bonheur, chance





