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avr 06, 2008

La "gentillesse", une question de courtoisie

La proverbiale « gentillesse » des Vietnamiens, avant d’être un cliché transmis entre étrangers, est d’abord un auto-cliché (cf. 29 sept. 07) : « Les Vietnamiens, m’a dit notre interprète, se caractérisent par l’hospitalité, la gentillesse, une certaine courtoisie. » Il est fréquent d’entendre dire qu’untel est « très gentil ». Inversement, le fait de critiquer une personne sans y mettre les formes fait dire que l’on est « méchant » (cf. 27 oct. 07).
L’opposition ‘’gentil / méchant’’ constitue une opposition structurante des manières de qualifier les relations. Par comparaison avec la Chine – que l’on dit si proche – cette place donnée à la gentillesse semble bien être une singularité vietnamienne. En même temps, si on retrouve ce même type d’opposition ‘’gentil / méchant’’ en Afrique subsaharienne – comme au Cameroun[1] –, dans le cas africain, l’idée de méchanceté renvoie à une relation plus menaçante, voire à un sentiment d’horreur.
Mon assistante s’est plainte auprès de moi d’un collègue qui lui a donné un ordre sec, sans trop laisser de place à la discussion : « Il a été méchant avec moi. ». A une autre occasion, à propos également d’un ordre donné sur un ton de reproche et, qui plus est, devant un collègue du siège, elle s’est plainte avec grande émotion (au bord des larmes) : « Il a été très méchant. Il m’a fait perdre la face. Il m’a mal parlé,… devant M. X. du siège ! » Selon ses termes, elle considérait même que « c’était du racisme ». Ici, la « perte de face » semble d’autant plus avérée que le reproche a été fait devant quelqu’un d’important (« quelqu’un du siège »).
La critique méchante est perçue ici comme un manque de respect. En fait, ‘’gentillesse’’ et ‘’respect’’ sont des notions très proches : « Les Vietnamiens se caractérisent, disait notre interprète, par l’hospitalité, la gentillesse, une certaine courtoisie. Il faut toujours se montrer gentil. Quand on veut critiquer, […] on essaie d’adoucir. […] Il y a un proverbe qui dit que ‘‘la modestie vaut mille fois mieux que la fierté’’. […] C’est-à-dire, plus on est modeste, plus on est respecté. » Dans son propos, il lie étroitement gentillesse, courtoisie, modestie et respect. La gentillesse est ici la forme élémentaire de la politesse : « Il faut toujours être gentil ». Autrement dit, il ne s’agit pas tant d’une valeur, que d’un code de politesse, de la manière dont s’exprime ici le respect d’autrui. A l’inverse, on se plaint de la « méchanceté » de quelqu’un comme, ailleurs, on lui reprocherait sa grossièreté.
Tandis qu’en France la politesse renvoie à des codes de pudeur et de distance (liés eux-mêmes à des logiques de pureté et de rang), au Vietnam, elle renvoie à des formes de bienveillance et de familiarité (liées aussi à la simplicité et à la modestie). Dans les magasins, les vendeurs vous prennent facilement par le bras. Ils parlent familièrement et s’amusent de petits riens. Dans les ascenseurs, le ton monte parfois très haut. Dans des réunions officielles, on n’hésite pas à dire à une de mes collègues qu’elle est belle ou aussi à prendre des nouvelles précises de sa grossesse. Cette simplicité des rapports sociaux – dénuée à nos yeux de discrétion et de distance – a quelque chose de charmant.
La familiarité tend donc à remplacer la distance. La relation hiérarchique s’exprime alors par des formes de profonde soumission. Le « respect filial » – magnifié par la morale confucéenne – multiplie les rituels de modestie. Il s’y exprime plus d’humilité filiale que de retenue de soi. A l’inverse, dans un contexte français, un excès de modestie passe pour servile. Ici, on peut marquer fortement son abaissement, sans grande limite autre que celle d’exprimer une filiale affection.
Cette forme de rapport à l’autre – la gentillesse et la familiarité comme courtoisie – permet aussi de s’adresser des critiques rudes… à condition de les insérer dans une expression de compréhension et de modestie (indiquer que soi même on a des faiblesses ou bien noter les efforts d’autrui)[2] : « La courtoisie vietnamienne diffère de la courtoisie française. Côté vietnamien, l’approche qui fait référence est de parler des choses de manière très directe, tout en enveloppant fortement ses propos de considérations relatives aux mérites de celui qui est critiqué et aux faiblesses de celui qui critique. Dans la culture française, ou tout au moins dans l’habitus des couches dirigeantes, une autre approche domine : d’un côté plutôt parler des choses de manière allusive, laisser entendre qu’il y a des problèmes, manifester des formes subtiles de réticences, éviter les critiques jugées offensantes ; de l’autre s’abstenir de louer les efforts du partenaire (ce qui risquerait d’être perçu comme condescendant) ou de mettre en avant ses propres faiblesses (ce qui serait bien peu digne). »
Dans un entretien diplomatique officiel, la critique peut surgir en des termes qui surprennent, que l’on qualifierait volontiers de « peu diplomatique ». Un ministre a pu ainsi expliquer à un diplomate étranger – sans que l’entretien tourne mal – qu’il était « heureux de le voir car, bien qu’habitant la même ville, ils n’avaient pas du tout les mêmes informations », contrant ensuite chacune des informations apportées par le premier. Autre exemple déjà mentionné (cf. 6 janv. 08) : « Untel manque de volonté au travail » m’avait dit un partenaire à propos d’un de mes collègues. S’excusant aussitôt : « Je vous parle entre amis [i.e. avec gentillesse], c’est pour être efficace. »
Il est difficile de saisir l’état des relations et de satisfaction de nos partenaires. Dans des réunions officielles, mais dans un contexte que nos partenaires jugeront amical, des critiques rudes risquent de nous inquiéter. Inversement, dans d’autres moment, où nous jugerions loisible d’exprimer des critiques, nos partenaires estiment que ce n’est pas le bon moment. Le cas échéant, ils y mettent tellement d’adoucissant que nous n’entendons pas la mise en garde. Difficile donc de s’y retrouver entre deux manières fort différentes de contextualiser la valeur des critiques.
Au cours d’un débat récent, le directeur général d’une grande banque vietnamienne a adressé des critiques – très modérées – à l’égard du système français de formation. Mais il s’est aussitôt et abondamment répandu en excuses, priant les personnalités françaises présentes de bien vouloir lui pardonner ses critiques faites dans le seul esprit de progresser. Côté français, ces plates excuses ont suscité un vague sentiment d’incompréhension, empreint de gêne et d’amusement : le débat est en effet le lieu indiqué pour faire valoir des critiques, le cas échéant en y ajoutant quelques bons mots d’esprit. L’emphase de ce directeur vietnamien pour s’excuser, pleine de charme et de modestie, passerait même à nos yeux pour de la complaisance.
La « gentillesse » vietnamienne est une affaire de courtoisie. La familiarité et l’humilité y sont des marques du respect courant. Difficile cependant, en venant d’un autre contexte culturel, de mesurer la gravité des critiques qui nous sont exprimées.
[1] A. Henry, « Les experts et la décentralisation, effet d’illusion au Cameroun », in Ph. d’Iribarne et alii, Cultures et mondialisation, gérer par-delà les frontières, Point Seuil, 2000.
[2] Ph. d’Iribarne, « L’AFD et ses partenaires : la dimension culturelle », Note et documents de l’AFD, n°23, août 2006.

Commentaires

Je ne sais pas à quel point ce genre d'anecdote est représentatif, mais votre article m'a fait penser à un mail reçu cette semaine d'une collègue que j'avais remerciée pour "sa motivation et son efficacité" : "Non, c'est à moi de te remercier car tu es toujours très gentil avec moi. En plus, tu fais souvent l'effort de rédiger les mails en anglais pour les partenaires vietnamiens quand c'est possible, ce qui me soulage beaucoup, donc je te remercie."
La moindre pointe d'agressivité dans un reproche amenant systématiquement des vagues de stress et de panique un peu surprenantes; j'y ai totalement renoncé.
Les mails "gentils" - et sincères bien sûrs - quand cela va bien ont des effets motivants qui me paraissent assez certains; quant aux remarques, il semble plus délicat,au Vietnam comme ailleurs, de les faire de façon assez directe, mais en seul à seul.
J'ai remarqué en revanche que la personne répondait alors souvent au mail en s'excusant et promettant "de s'améliorer", en mettant d'elle même en copie les autres collègues concernés, ce qui m'a surpris.

Autre remarque qui m'a beaucoup fait réfléchir : "Vous, les français, vous pouvez travailler normalement avec des gens que vous n'appréciez pas, que vous n'estimez pas, et dont vous ne connaissez pas la vie en dehors du travail. Au Vietnam, nous devons établir d'abord de bonnes relations. S'il n'y a pas de bonne relation, d'appréciation mutuelle et d'interet pour la vie de l'autre, comment peut-on travailler ensemble ? Nous avons changé, à force de travailler avec les Français, nous nous forçons à faire comme dans votre système."

Une dernière, d'une collègue vietnamienne : "Le chef s'énerve beaucoup quand nous répondons à ses questions, il nous coupe et demande une réponse directe, ou de juste répondre à la question. Il ne comprend pas que la réponse n'a pas de sens si on n'explique pas d'abord le contexte, ou les autres possibilités possibles. Par exemple, il s'énerve lorsqu'il demande au chauffeur si le RDV est loin et que le chauffeur parle longtemps : mais le chauffeur lui donne en fait plusieurs possibilités. Par exemple le premier chemin est court mais il y a des travaux, le deuxième est plus long, et souvent il y a moins d'embouteillages...Je ne sais pas si ce sont les Français qui sont comme ça, ou si c'est sa culture à lui. Je crois que c'est sa culture à lui."

Ecrit par : Camille | jun 03, 2009

Merci beaucoup pour votre commentaire. Vos citations me paraissent bien significatives, a fortiori si le verbatim est précis (s'agit-il de vraies citations?). Une bonne manière de s'imprégner de la logique locale des relations. Vos notations sont intéressantes.
En effet la gentillesse semble perçue comme un formalisme d'affection qui rend proche et qui induit plus qu'ailleurs une logique de devoirs mutuels et d'intérêts communs. J'ai aussi noté cette primauté des relations. Chez nous aussi la mauvaise qualité des relations peut influer négativement sur le travail, mais nous pouvons "séparer" les registres, limiter l'interférence par rapport aux normes professionnelles. Il existe ici aussi des possibilités pour travailler avec quelqu'un qui ne se comporte pas de façon gentille ("à force de travailler avec des Français"), mais la limitation est plus forte. Peu probable que l'on y arrive, si la méchanceté est perçue comme permanente. Cela suppose aussi que l'on trouve un autre registre pour justifier son effort de coopération (par exemple un intérêt puissant qui rapportera à ses proches ?).
Difficile de savoir dans quel contexte la critique est acceptée. Comme dans tous les pays c'est un point sensible. Par contre l'idée de proposer de "s'améliorer" est une sorte d'évidence qui facilite la critique, qui rend supportable même l'autocritique. On peut, après des compliments préalables, demander à quelqu'un de "s'améliorer". Il est normal aussi de reconnaître que l'on veut s'améliorer. L'évidence est qu'il faut toujours aller de l'avant.
Dans une veine finalement très proche, celle d'un processus qui progresse, votre citation sur "plusieurs possibilités possibles" est très intéressante. Un regard local tout en processus et en opportunités sur ce qui peut se révéler efficace. Ce n'est pas tant le contexte que l'on veut pouvoir expliquer que les perspectives "possibles".
Merci de votre commentaire. Si vous avez d'autres citations comme celle-là je serai bien intéressé.

Ecrit par : Alain | jun 04, 2009

Les citations sont vraies. Le mail et celle sur les différentes possibilités sont exactes. Celle du milieu comporte peut-être quelques modifications inconscientes de ma part; car j'ai plus saisi / ressenti le message en tant que tel que l'enchaînement exact des mots.
Je tâcherai de noter les prochaines que je remarque..

Ecrit par : Camille | jun 04, 2009

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